Bretagne, réunification, Bonnets rouges et indépendance d'esprit ou autre

-- Politique --

Chronique
Par Christian Rogel

Publié le 6/11/14 12:31 -- mis à jour le 00/00/00 00:00

La Bretagne, une identification et non une identité ?

Qui sait mieux que les Bretons où se situe la Bretagne et dans quelle limite ? Certainement pas un chef éphémère de l'exécutif balloté entre les influences et n'ayant jamais vécu en province. Plutôt, un élu breton, implanté depuis longtemps, et meilleur connaisseur des relations entre la Bretagne et Paris.

Dans le dernier numéro de Bretons (n° 103, novembre 2014), Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense, ancien président du Conseil régional de la Bretagne amputée, confirme que, comme l'a écrit l'Agence Bretagne Presse (voir notre article), il a fait pression, «avec beaucoup de parlementaires de droite et de gauche », sur le président Hollande, pour que »le risque majeur" pour la Bretagne, la fusion avec les Pays-de-la-Loire ne soit pas proposée au Parlement en juillet dernier.

Son silence avait semblé un reniement de ses paroles antérieures, mais il confirme, de manière claire, son engagement de principe pour cette cause. il précise, que, si certaines régions ne sont qu'une entité administrative, « La Bretagne, ce n'est pas qu'une administration, c'est une identification ».

Saluons cette subtile déviation verbale, car, le ministre sait combien le terme d'identité est torturé dans des sens contradictoires. Il est plus intelligent de dire que ce sont les Bretons, et, pourquoi pas, tous les habitants de la Bretagne, qui peuvent identifier leur région comme un espace de bien-vivre collectif. C'est évidemment moins clivant que de sembler brandir une identité, dont les contours sont indéfinis et qui est facilement rejetée par ceux qui ne peuvent la saisir. Monsieur Le Drian est un as de la communication, mais, est-il prêt à afficher une indépendance d'esprit par rapport à la religion jacobine et ses dogmes de la grande fusion molle de tous les Français. Rendez-vous pour sa présumée campagne pour être président de région à l'automne 2015.

Valls, historien de l'Alsace ? Ce devait être pour rire

Si le Sénat avait refusé de débattre en juillet de la pseudo-réforme territoriale, se contentant de supprimer l'article 1 (la carte), il vient de modifier le projet, tout en pointant l'absurdité de n'avoir pas défini les compétences des régions avant de les découper comme un apprenti boucher. Il a reconnu qu'il est légitime que l'Alsace se gère elle-même en tant que région, elle qui a été un État fédéral (voir notre article), ce que Manuel Valls invite les Alsaciens à oublier en fanfaronnant, c'est un comble : « Je connais bien l'Histoire de l'Alsace ». S'il n'avait pas interrompu ses études catalanes, il aurait pu en être un encore meilleur historien, car, ce n'est pas dans l'Université française qu'on acquiert ce genre de compétence. Un homme politique doit analyser les situations géopolitiques et éviter les arguments improuvables.

Un sénateur socialiste, Yannick Botrel et six sénateurs de droite, Olivier Cadic, Michel Canévet, Joël Guerriau, Françoise Gatel, Dominique de Legge et Philippe Paul ont su faire preuve de combativité et de d'esprit d'indépendance en défendant le principe de la réunification de la Bretagne. Plus ambigu et peu suivi dans son camp, le sénateur Ronan Dantec (EELV) prône un mouvement en deux temps : accepter la fusion et, ensuite, faciliter le droit d'option de la Loire-Atlantique, après un éventuel référendum.

On voit que, maintenant, se révèlent des élus bretons qui savent garder une indépendance d'esprit par rapport à leur parti.

Si la gauche bretonne perd son tuteur français, à quelle branche se raccrochera-t'elle ?

Désormais, aucun observateur ne se risque à prédire une éventuelle réanimation du Parti socialiste tombé dans le coma : baisse drastique des adhérents, guerre interne, perte de bastions politiques et divergences de plus en plus grandes avec des Verts, dont une partie de la base se voit comme révolutionnaire voulant bousculer les politiques et les institutions, ce qui va précipiter leur chute.

La petite lune de miel des années 2000 entre les Bretons et les Verts, qui étaient alors régionalistes, est bel et bien finie et il pourra même devenir dangereux de continuer d'annoncer toutes sortes de catastrophes imminentes, car, ajouter de l'anxiété n'est pas une bonne recette électorale. La petite fraction de la jeunesse qui se reconnaît dans les discours de défense des systèmes écologiques est aussi moins portée à voter que les autres catégories d'âges, beaucoup plus nombreuses.

L'Union démocratique bretonne qui marie fond de discours écologique et stratégie d'alliance avec le Parti socialiste est donc doublement menacée par la chute, qui sera lourde, de ses deux tuteurs. Elle a déjà perdu nombre de ses élus dans le naufrage du PS aux municipales 2013. Est-elle armée pour marcher toute seule ? Il est permis d'en douter, tant le discours de l'UDB reste immuable, alors que tout s'écroule autour d'elle, y compris les syndicats de salariés, dont elle avait fait une boussole à suivre aveuglément. Elle utilise l'expression « les luttes » (qu'elle a menées) sans y voir le poids d'un courant de pensée gauchiste qu'elle a pourtant récusé. Se parer du vocabulaire des syndicats et des « guerriers de l'écologie », est en contradiction avec ses objectifs électoraux.

L'indépendance d'esprit à l'UDB serait une révolution, mais, il y aurait pire bouleversement pour elle : élaborer un livre programme détaillé sur toutes les questions politiques, économiques et sociales et se donner des leaders compétents en relations publiques et entraînés aux relations avec les médias. Elle n'a même pas encore compris que son avenir dépend de sa capacité à faire éclore un dirigeant ayant du charisme.

Des partis bretons et des membres des partis français en recherche de positionnement

Hors l'Union démocratique bretonne, il existe 3 autres formations bretonnes notables, mais, faibles, une d'extrême-gauche et indépendantiste, Breizhistance, et deux autres, « centristes », le Parti Breton et Breizh-Europa. Adsav, extrême-droite, ne semble n' avoir aucun poids à l'échelle du pays.

Les deux formations, presque cousines, le Parti Breton et Breizh-Europa, ont comme point commun d'avoir passé des accords avec l'Union des Démocrates indépendants (UDI), ce qui leur a donné accès au conseil municipal de Rennes. Cela devrait logiquement les conduire à réduire le poids du discours sur l'identité et à augmenter celui de la réorganisation territoriale basée sur le fédéralisme généralisé en France. Sinon, comme l'UDB, ils resteraient la caution bretonne d'une machine politique parisienne. Le Parti breton a réussi à maintenir une alliance avec Christian Troadec (Mouvement Bretagne Progrès), lors des européennes et des sénatoriales. Ils devraient, comme en 2008, s'entendre pour une liste régionale qui obtiendra, probablement, plusieurs sièges.

L'UDI est la formation française la moins jacobine (autrefois, une partie de l'UDF avait pris position pour une France fédérale) et devrait bénéficier de l'affaiblissement de l'UMP, dont les féroces querelles entre dirigeants vont limiter le triomphe qui lui était promis. En Bretagne, certains parlementaires UMP, outre le sénateur Paul (Douarnenez), la députée de Vitré, Isabelle Le Callennec et surtout, Marc Le Fur, député de Loudéac-Lamballe, pourront tenter de régionaliser leurs thèmes de campagne, après les avoir rodés lors des élections régionales en décembre 2015. Établiront-ils le rapport de force que Marc Le Fur dit vouloir créer en interne ? (voir notre article)

En seulement un an, les Bonnets rouges ont modifié la scène politique en Bretagne

Depuis un an, l'Agence Bretagne Presse a publié des dizaines de textes sur les Bonnets rouges, car leurs auteurs les perçoivent comme une étape, importante et non épuisée, de la dynamique historique de la Bretagne. Il semble qu'ils aient permis de briser des barrières psychologiques dans la perception du politique en Bretagne, aussi bien par des gens modestes que par des gens férus de politique. Quoiqu'on dise, les Bonnets rouges continuent d'être la force cachée qui a modifié le paysage en inversant le point de vue : regarder les besoins des Bretons, avant de demander à Paris, ce qu'on peut ou doit faire.

Passés le grand mouvement de l'hiver 2013 et la tenue enthousiaste d'États Généraux de la Bretagne, en mars 2014, il ne faut pas croire qu'ils aient disparu, car une partie des 60 comités locaux a poursuivi ses activités en organisant des débats ou des sorties publiques. Les procès correctionnels ont été des occasions de remobilisation, drapeaux et bonnets bien en vue. Le pouvoir reste attentif à bien doser les sentences, de peur de réveiller le dragon tapi sous la Bretagne, comme sous son jumeau, le Pays de Galles.

L'effet Bonnet rouge va-t-il continuer à agir ?

Une partie de l'énergie politique libérée par les Bonnets rouges a été recyclée dans la revendication massive de la Réunification, car, il y a eu un enchaînement peu remarqué : le président Hollande a annoncé, en janvier, la réforme territoriale et, en mars, les Bonnets rouges ont ajouté la Réunification à leurs revendications. Cela explique le succès croissant des manifestations à Nantes, les 19 avril, 28 juin et 27 septembre. C'est l'existence du mouvement des Bonnets rouges qui a obligé, pour la première fois, les médias parisiens à les répercuter et, mieux, à les commenter en reprenant le terme de réunification, effaçant celui de rattachement. Avoir réussi à ramener, au bout de quelques mois, les grandes fédérations de transporteurs routiers dans le combat contre l'éco-taxe proposée de façon imbécile est un succès inespéré et couramment attribué aux Bonnets rouges. A défaut d'être bien admis à l'extérieur de la Bretagne, il confirme leur poids historique, supérieur, en un sens, à celui de leurs glorieux devanciers de 1675. (voir notre article)

Le monde politique commence à comprendre que c'est l'efficacité de l'État, donc l'État lui-même, qui est mis en cause, car sans argent, il n'a plus qu'un sabre de bois. Certains, comme Christian Troadec, jouent les Cassandre en prédisant des mouvements sociaux de grande ampleur. En mai 1968, l'État, encore majestueux, a eu un court accès de faiblesse, mais, deux générations plus tard, ce n'est pas seulement l'État français comme lieu de pouvoir, mais, bel et bien, l'État-Nation qui est en crise, car, il ne sait plus proposer d'organisation territoriale consensuelle. La comédie très plate qu'il joue pour faire croire qu'il garde la main ne trompe personne et mécontente tout le monde.

Ouverture du champ politique breton et aspiration à décider pour soi et par soi

En Bretagne, un champ de possibilités politiques s'ouvre et seuls les Bonnets rouges ont semblé se préparer intellectuellement en mettant en avant, l'intérêt général de la Bretagne, face aux « décisions hors-sol » qui la conduisaient à la catastrophe. L'un de leurs thèmes, la simplification administrative, est mis en oeuvre par le gouvernement.

Qui mettra en avant le « décider au pays » qui peut-être la clé de la renaissance économique ? La mouvance bretonne ne semble pas vraiment prête, mais, elle peut rattraper son retard à mesure que l'État deviendra ingérable sous le poids des contraintes extérieures et intérieures. La recentralisation tentée par les socialistes a ses équivalents en Espagne et en Italie, mais, les pays réels résistent et ne se laisseront pas faire. Et si l'État central insiste trop, il prend beaucoup de risques, car la Catalogne est passée en 10 ans de 22 à 62% des gens en faveur de l'indépendance et l'Écosse a connu une évolution similaire. Dans ces deux pays, des partis ont réclamé l'indépendance pendant des dizaines d'années, puis ont su se structurer. On est très loin de ça en Bretagne, mais, au bouillonnement des années FLB (1969-2000) a succédé celui des Bonnets rouges. C'est déjà dans l'Histoire de Bretagne et cela fait la Bretagne, de quelque bout qu'on le prenne.

Christian Rogel

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