A Monsieur Jean-Marie COLOMBANI, directeur de la publication LE MONDE
Lettre ouverte de UDB

Publié le 4/10/04 10:08 -- mis à jour le 00/00/00 00:00

Monsieur Jean-Marie COLOMBANI

Directeur de la publication

« Le Monde »

Lorient / An Oriant, le 28 septembre 2004

Objet :

Texte proposé pour la page « Débats » du Monde

au sujet de l' « affaire SNCM »

Monsieur le Directeur,

Vous voudrez bien trouver ci-joint un texte que Ronan

Divard, membre du bureau politique de l'Union démocratique bretonne

(UDB), par ailleurs maître de conférences en gestion, et moi-même,

porte-parole de l'UDB et vice-président du Conseil régional de Bretagne en charge des affaires européennes et internationales, vous proposons.

Nous avons souhaité introduire dans ce qu'il faut bien

appeler l' « affaire SNCM » des arguments que nous n'avons ni lus ni entendus par ailleurs. A savoir :

- l'implication très forte de la Région Bretagne dans la

Sabemen, société d'économie mixte régionale qui a permis de sauver la compagnie maritime Brittany Ferries. La transformation de la SNCM en société régionale de transport maritime ne constituerait donc pas un précédent. Il faut noter que la Brittany Ferries est le premier employeur de marins français. Et ce alors même que France Télécom vient de décider de remplacer sur ses navires les marins français par

des marins malgaches deux fois moins payés !

- les critères géographiques et sociaux qui ont été introduits dans le recrutement des personnels des usines Daewoo en Lorraine,

- l'affectation à la seule Ile-de-France de 38% des agents

recrutés par la Direction générale des impôts en 2003, alors que cette région ne pèse que 18% de la population française. Qui se préoccupe de ce déséquilibre flagrant dans la répartition géographique des agents de l'Etat ?

Ce qui nous choque au plus haut point, ce sont les

amalgames opérés entre les actes à caractère raciste commis en Corse, aussi condamnables sur l'île de Beauté que partout ailleurs, et le contenu du relevé de conclusions signé le 19 septembre par la direction de la SNCM et le Syndicat des travailleurs corses. Ces amalgames volontaires sont un très mauvais coup porté au débat public

et à la démocratie.

Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, l'expression de mes sentiments les meilleurs.

Christian GUYONVARC'H

Porte-parole de l'Union démocratique bretonne (UDB)

Vice-président du Conseil régional de Bretagne

Vivre et travailler au pays :

une revendication insupportable quand elle vient de Corse ?

Le document signé le 19 septembre par la compagnie maritime SNCM et le Syndicat des travailleurs corses a suscité, dans les milieux politiques et syndicaux parisiens, une vague extraordinaire de déclarations hystériques. La palme revient sans conteste au ministre délégué à l'industrie, Patrick Devedjian, qui n'a pas craint d'oser

un parallèle indigne, en déclarant que « La France a connu un débat juridique sur l'origine ethnique des gens pendant le pire moment de son histoire, l'Occupation. Je ne crois pas que les Français aient envie de se rappeler ça et, en tous les cas, cela me paraît complètement incompatible avec les fondements juridiques de notre Etat ». Le ministre de l'Agriculture, Hervé Gaymard, n'a pas non plus fait dans la dentelle en évoquant des « discriminations fondées sur des critères ethniques » (sic) et « contraires à la

République ». Positions d'ailleurs totalement désavouées par Matignon qui a dû rappeler qu'il n'y avait rien de répréhensible dans l'accord survenu en Corse. Quelle cacophonie !

Ce n'est certes pas le même son de cloche en Corse où, à l'exception du jacobin Emile Zuccarelli, les élus de l'assemblée, tous courants confondus et président de l'exécutif en tête, ont approuvé l'accord.

Il en est de même d'ailleurs de la CGT de Haute-Corse, n'en déplaise à Monsieur Thibaut qui a affirmé qu'il n'accepterait « en aucun cas, qu'on introduise un critère ethnique (sic) dans le Code du travail ».

Sur le continent, on notera qu'une des rares réactions intelligentes émane, quoi qu'on puisse en penser par ailleurs, de François Goulard, secrétaire d'Etat aux transports et maire de Vannes. Sur la chaîne LCI, il a qualifié de tout à fait « excessives » les réactions

provoquées par cet accord et déclaré, non sans bon sens, que « Quand vous avez une autorité régionale, en l'occurrence la Corse, qui passe un contrat avec une entreprise, la SNCM, il est assez normal qu'elle se soucie des retombées en termes d'emplois sur son territoire ». L'aide apportée par la région Corse à la compagnie est

en effet tout à fait substantielle (71 millions d'€ pour un budget total de 286 millions d'€).

Mais de quoi s'agit-il exactement derrière le tohu-bohu médiatique?

L'accord, ou plus exactement le « relevé de conclusions » qui fait couler tant de vilaine bile stipule que « A compétences égales (formation et aptitudes) et dans le cadre des normes de recrutement de l'entreprise, la SNCM décide de rééquilibrer les nouveaux recrutements de navigants résidant en Corse et dans les autres régions, ainsi que leurs journées d'emploi ». Chacun des termes employés ici a évidemment toute son importance. On le voit bien, la

mesure concerne l'ensemble des habitants de l'île et il n'est donc aucunement question de réserver les emplois aux personnes d'origine corse, comme tentent de le faire accroire les bonnes âmes qui instillent depuis des années un racisme anti-corse dans l'opinion publique. Et ce rééquilibrage du recrutement apparaît comme une revendication des plus légitimes si l'on considère qu'actuellement, 82% des employés de la Société Nationale Corse Méditerranée résident sur le continent alors que 70% du trafic de cette compagnie est réalisé avec la Corse. Et il faut être conscient que, pour les Corses, être embauché à la SNCM représente l'assurance d'un emploi stable sans devoir s'exiler.

On présente par ailleurs cette mesure comme une révolution qui saperait les fondements de la République. C'est oublier un peu vite qu'il existe des précédents. Et pas seulement en Nouvelle-Calédonie ou à la Réunion. Ainsi, lorsque l'industriel coréen Daewoo a installé en Lorraine trois usines entre 1989 et 1995, avec des aides importantes de l'Europe, de l'Etat et de la Région, il était expressément prévu par les différents accords que la firme donnerait la priorité aux recrutements locaux. Des pourcentages étaient même

obligatoires pour l'attribution des aides. L'embauche, selon ATTAC 54, porta sur des « jeunes, des maghrébins, des enfants de sidérurgistes mis à la retraite. Engagés par cooptation familiale, religieuse ou villageoise ». Il n'y eut pas à l'époque de condamnation de FO et de la CGT et personne ne se mit à hurler au communautarisme lorrain ! La Lorraine était certes économiquement sinistrée, mais n'est-ce pas le cas de la Corse également ? La différence est évidemment ailleurs. Dans l'imagerie d'Epinal véhiculée, hélas, par la plupart des médias, le sidérurgiste ou le mineur lorrain sont des figures éminemment positives, le travailleur corse un personnage inquiétant et antipathique, nécessairement

xénophobe et violent.

On dénonce également, du côté de la CGT (celle du continent), le supposé danger du passage d' « une société nationale à une société régionale ». Là encore, on fait totalement table rase du passé, en présentant comme une menace quelque chose qui existe, à la satisfaction générale, depuis belle lurette. Ainsi, en 1982, lorsque la Brittany Ferries était en difficulté, la solution consista à créer une société d'armement naval, la Sabemen, dont la Brittany Ferries exploiterait les navires. La Région Bretagne contrôle 70% du capital de la Sabemen, société régionale, que le président Le Drian saluait

encore en avril dernier lors du baptême du « Pont-Aven ». On n'a pas souvenir que les syndicats protestèrent à l'époque contre le

caractère régional de l'entreprise…

Il faut l'affirmer haut et fort : la revendication progressiste de

pouvoir « vivre et travailler au pays », leitmotiv des luttes

syndicales pendant des années, reste d'actualité, en Bretagne comme ailleurs. Cette revendication a une acuité toute particulière en Corse, compte tenu d'une situation géographique et économique singulière. Faut-il rappeler que, faute de pouvoir trouver un emploi, des générations de Corses ont dû quitter leur île aujourd'hui dévitalisée par ce que des personnalités comme Michel Rocard

appelaient il n'y a pas si longtemps le « colonialisme intérieur » ?

Non seulement, nous ne devons pas nous laisser impressionner par les jacobins qui, par un monstrueux tour de passe-passe idéologique, cherchent à dénaturer et à disqualifier ce combat, mais il nous appartient de le relancer. Et, en premier lieu, dans la fonction publique d'Etat, en exigeant une véritable régionalisation des concours et des affectations. Là aussi, on peut s'inspirer d'exemples

concrets. Ainsi, en 2003, la Direction générale des impôts a recruté 1309 agents sur concours « national » et 811 autres agents sur concours à « affectation Ile-De-France ». Si les concours spécifiques « Ile-de-France » sont ouverts à tous, habitants ou non

en Ile de France, il n'en demeure pas moins insolite que des concours

puissent être organisés au profit d'une seule région de l'Hexagone.

Que l'on généralise donc la mesure aux autres régions et qu'on l'étende à d'autres administrations ! Ce sera un grand pas vers une société plus juste et plus humaine, vers une société où la mobilité

géographique serait enfin plus choisie que subie.

Christian Guyonvarc'h, porte-parole de l'Union démocratique bretonne,

vice-président du Conseil régional de Bretagne

Ronan Divard, membre du bureau politique de l'Union démocratique

bretonne, maître de conférences en gestion

Philippe Argouarch


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