-- Histoire de Bretagne --

Non Du Guesclin ne fut pas un traître

Chronique de FM (porte parole Frédéric MORVAN) publié le 10/11/15 0:44

la chevalerie bretonne au temps de Du Guesclin, éditée en juin 2015 par l'Institut Culturel de Bretagne
la chevalerie bretonne au temps de Du Guesclin, éditée en juin 2015 par l'Institut Culturel de Bretagne

Non, Du Guesclin n'était pas un traître. Récemment, j'ai appris que le plus mauvais Breton de l'année allait recevoir le prix Du Guesclin. Ce choix de nom pour ce prix me laisse perplexe. En 2015, après les publications d'éminents historiens, après la publication de mon livre sur la chevalerie bretonne au temps de Du Guesclin, un bouquin de presque 800 pages, après avoir compulsé des milliers de documents d'archives pendant des années, on croit encore que Bertrand du Guesclin, né vers 1319, mort en 1380, était un traître. Mais un traître à quoi ? A la Bretagne ? Aux Bretons ? Aux ducs de Bretagne.

Pour commencer, Du Guesclin est à moitié breton. Son père appartenait à une des plus grandes familles de la noblesse bretonne, les Guesclin. Bien qu'il fût un cadet, il était un seigneur important de Broons. Tous ses frères et oncles étaient chevaliers et seigneurs, ce qui était loin d'être donné à tout le monde. Surtout sa mère était une Malesmains, lignage normand très important. Elle avait hérité de la seigneurie de Sens près de Fougères donnée à son père pour ses loyaux services par le seigneur de Fougères, un Lusignan (comte de La Marche et d'Angoulême). Certains reprochent à Du Guesclin d'avoir travaillé pour les Français… mais il était à moitié français.

Traître aux ducs de Bretagne ? Mais lesquels ? Jean de Montfort ou Jeanne de Penthièvre qui se disputaient les armes à la main le duché ? En 1341 mourait le duc Jean III sans enfant. Jeanne de Bretagne, dame de Penthièvre, d'Avaugour et de Goëlo, réclama le trône breton car elle était la fille unique de Guy de Bretagne, frère cadet de Jean III. Son oncle, le demi-frère de Jean III et de Guy (issu d'un second mariage de leur père Arthur II), Jean de Bretagne, comte de Montfort-L'Amaury, seigneur de Guérande et de Saint-Père-en-Rez, fit de même. Le roi de France trancha en faveur de Jeanne pour plusieurs raisons. Elle avait épousé un neveu du roi. Elle avait le soutien de la noblesse bretonne et de l'administration ducale. Surtout Jean de Montfort avait épousé l'héritière des comtés de Flandre, de Rethel et de Nevers. En devenant duc de Bretagne, Jean risquait de devenir plus riche et plus puissant que le roi. Le roi favorisa Jeanne en s'appuyant sur la Coutume de Bretagne qui permettait à une femme d'accéder sur le trône de Bretagne. L'argument de Jean de Montfort, mentionnant que le duché lui revenait car il était une pairie de France – depuis 1297 – et que seuls les hommes pouvaient être pairs de France, fut rejeté. Mais Jean de Montfort n'en resta pas là et trouva quelques appuis militaires et la guerre de Succession commença. Cette guerre n'est pas une guerre d'indépendance, mais une guerre entre des princes et leurs partisans. Elle correspond à un des épisodes majeurs de la guerre de Cent ans, durant laquelle les Bretons devinrent les meilleurs guerriers de l'Occident chrétien.

Jean de Montfort, disposant de trop peu de soutiens bretons, appela à l'aide le roi d'Angleterre qui était en guerre contre le roi de France. Les forces anglaises débarquèrent en Bretagne et défirent lors de plusieurs batailles mémorables les forces bretonnes de Jeanne (bataille de La Roche-Derrien 1347 où son mari fut fait prisonnier). Ruinée, sa noblesse laminée, Jeanne en appela au roi de France qui envoya ses chevaliers qui furent massacrés à Mauron en 1352. C'est peu de temps plus tard que Du Guesclin entra en action, vers 1355 et commença à être connu dans la région où résidait Jeanne. Il fut si efficace qu'elle en fit son capitaine pour faire face aux Anglais qui occupaient une grande partie de la Bretagne, surtout les côtes. Jean de Montfort qui était mort en 1345, après avoir quelque peu trahi ses partisans, avait eu un fils Jean de Montfort qui vécut en Angleterre et épousa la fille du roi. En 1364, bien peu de Bretons étaient dans les rangs des troupes de ce prince. Son armée était composée d'Anglais. Par contre en face, l'armée de Jeanne, commandée par son mari et par Du Guesclin, était entièrement bretonne. On sait que ce fut Jean de Montfort qui l'emporta. Il devint le duc Jean IV. Jeanne partit en exil et Du Guesclin se vendit au plus offrant en Espagne afin de rembourser ceux qui avait payé sa rançon car il avait été fait prisonnier à Auray. Dans tous ses contrats, il était indiqué qu'il restait au service de son employeur sauf si la duchesse de Bretagne ou ses enfants l'appelleraient. En Espagne, Du Guesclin, qui était connétable de Castille, duc et presque roi, et ses Bretons (en fait tous fidèles à Jeanne) se constituèrent une Bretagne de substitution. Ce fut à l'instigation de Jeanne que le mari de sa fille, le duc d'Anjou (frère cadet du roi de France) vint chercher Du Guesclin et lui donna la charge de connétable de France en 1371. Et si on regarde dans le détail les opérations militaires de ce nouveau chef de l'armée royale, on s'aperçoit qu'il privilégia la défense contre les Anglais et leurs alliés des domaines de Jeanne en Limousin, en Périgord et en Bretagne. On a accusé Du Guesclin de s'être mis au service du roi de France. Drôle d'accusation… à l'époque et bien après, de nombreux Bretons furent à leur service. On connaît la vie du roi Philippe Auguste (mort en 1226) grâce à son conseiller le léonard Guillaume le Breton. A la même époque que Du Guesclin, le juriste breton Evrard de Trémaugon justifie la supériorité du roi de France. Etc.

Du Guesclin fut-il un bon serviteur du roi de France ? Franchement on peut en douter. Il eut des rapports très conflictuels avec les principaux conseillers du roi, surtout pour des questions d'argent. Force est de constater qu'on le prit souvent pour un crétin le payant en seigneuries alors occupées par les ennemis du roi. Du Guesclin s'occupa-t-il des Bretons ? Ils se comptent par centaines autour de lui. Du Guesclin avait le sens de la famille et de l'amitié. En fait, c'est un panier percé. Et pour la Bretagne ? Lorsque Jean IV fut obligé de s'enfuir en 1373 tellement il était détesté, il avait abandonné l'administration de son duché aux Anglais afin de payer ses dettes envers le roi d'Angleterre, ce fut Du Guesclin qui administra le duché ; le roi refusant de reconnaître Jeanne comme duchesse. Et lorsqu'en 1379, ce roi décida d'annexer purement et simplement le duché à son royaume, ce sont des proches de Du Guesclin qui allèrent en Angleterre chercher Jean IV alors en exil. Malgré les ordres, la fureur du roi et de ses favoris, Du Guesclin ne fit rien lorsque Jean IV débarqua à Dinard. Et pourtant il n'était pas loin et il lui aurait très facile d'écraser Jean IV. On dit qu'il voulut rendre son épée de Connétable alors que le roi l'accusait de trahison à son égard, mais que le duc d'Anjou l'en empêcha. Du Guesclin mourut à Châteauneuf-de-Randon quelques mois plus tard, alors qu'il menait des opérations afin de sécuriser les terres de Jeanne. On peut aussi penser qu'il repartait vers l'Espagne où il avait si bien traité.

Evidemment les historiens des ducs de Bretagne de la maison de Montfort y compris ceux d'Anne de Bretagne (qui est une Montfort) le déclarèrent traître au duc de Bretagne. Ce duc était bien sûr le fondateur de la maison de Montfort, Jean IV. Toute la propagande politique des Montfort fut de détruire les réputations de Jeanne, de ses ancêtres et de ses descendants et bien sûr de ses partisans, et en premier lieu de Du Guesclin.

©agence bretagne presse

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