Réflexions sur l'identité bretonne

-- Cultures --

Chronique
Par marc Patay Lejean

Publié le 22/09/15 19:02 -- mis à jour le 00/00/00 00:00

L'identité bretonne, la culture bretonne, le sentiment d'appartenance, ces notions sont utilisées couramment par tout un chacun ; pourtant dès que l'on tente de les définir, on se heurte à une énigme. La culture bretonne, on peut la regarder comme une liste à la « Prévert » : musique, langue, littérature, histoire, traditions orales, etc; en laissant toutefois dans l'ombre le secret de son élaboration ; mais expliquer le sentiment d'appartenance à la Bretagne, le sentiment d'être breton, cela présente de toutes autres difficultés.

Ce n'est pas un hasard si le mot sentiment vient naturellement sous ma plume, car être breton relève précisément du sentiment, en cela qu'il est improbable qu'on ne puisse jamais le définir de manière scientifique. Il me faut préciser qu'il n'y a rien d'évanescent dans ce sentiment-là, qui dure et perdure mystérieusement depuis des siècles sans qu'on ne connaisse jamais exactement le secret de son élaboration. Un sentiment tel qu'il apparaît de la même façon dans la poésie et le roman, qui, bien que disséqués par les meilleurs exégètes, conservent irrévocablement, dans le meilleur des cas, le mystère de leur élaboration.

Roman, voilà le mot, l'identité bretonne est un roman que chacun s'approprie et incarne à sa façon. Il n'y a pas de méthode et chacun est libre de s'approprier ou nom des éléments de cette riche culture,.

Si l'identité bretonne puise peu ou prou dans la culture bretonne, c'est donc avant tout un sentiment et davantage encore un roman. D'ailleurs, notre personnalité elle-même est un roman, plus ou moins beau ; construit à partir du réel mais ne procédant pas simplement de lui.

Je remarque ceci : des romans, il en existe beaucoup d'excellents, de quoi remplir une bibliothèque et pourtant, de bons écrivains, il y en a peu, en valeur relative. Les romans les meilleurs, ont des caractères communs. Ce sont toujours des ½uvres d'une grande sincérité, nourries d'autobiographie car la réalité dépasse la fiction et personne ne saura décrire l'amour s'il ne l'a pas vécu, la misère, s'il ne l'a endurée, la guerre s'il ne l'a pas soufferte … et tous, même les plus noirs (1), sont porteurs d 'espérance, car je n'en connais aucun qui ne laisse plus fort à la fin qu'au début. Le bon roman n'est pas l'histoire d'un échec, de même que l'identité est le récit d'un espoir et d'un idéal ; le bon roman révèle la beauté des choses et laisse de côté la laideur et l'ombre. C'est pourquoi le besoin d'identité, source de la personnalité, est nécessaire à tous. Identité bretonne ou n'importe quelle autre et pourquoi pas celle-là.

Certains nous disent, laissez-là cette identité bretonne qui vous enferme et optez pour l'universel ; ils se trompent. L'identité bretonne procède de l'universel ; l'identité en général agit par cercles concentriques du proche au lointain et nous avons besoin à chaque pas de repères. Cette identité bretonne s'inscrit dans les premiers cercles et n'est pas exclusive d'affinités et d'arènes plus larges. Cette identité n'est point la seule que nous pourrions choisir mais c'est un modèle éprouvé, qui n'est point jaloux et se mêle volontiers. En débit des rebuffades séculaires, cette culture a conservé toujours et sans contraintes une séduction mystérieuse, au point que le pouvoir central s'est toujours défié de son ascendant.

Cette séduction, on la vit opérer chez ces fonctionnaires centraux nommés à Rennes sous l'ancien régime, qui prenaient souvent racine dans la province rebelle et venaient ensuite à la défendre, on le voit encore à Nantes, en débit du matraquage médiatique des soi-disant « Pays de Loire » et de l'aide hypocrite et sournoise de « Ouest-France », le bien nommé, et du « Télégramme», qui servilement, devancent étrangement et sans y être le moins du monde obligés, les désirs de ce jacobinisme désuet et sans avenir. En outre, ceux-là même qui flétrissent l'identité des autres, bien souvent ne jouent pas cartes sur table et négligent de révéler leur propres attractions, leur appartenance, voire leur communautarisme.

Chacun puise à cette source selon son désir. Certains, me dit-on, respirent l'air breton et le deviennent par là-même, sans effort apparent ; d'autre plus intellectuels, entament une plongée profonde dans les livres et dans l'indicible poésie de la mémoire, que de rares élus parviendront à conter. Certains même resteront indifférents et ils en ont le droit. J'ai vu durant ces manifestations des Bonnets Rouges, qui resteront fameuses, et loin des clichés, ce vieux couple agripper la hampe de leur drapeau breton comme le bras amaigri d'un être cher; l'½il rougi par de secrètes afflictions ou de silencieux espoirs, et ceux-là qui me paraissaient démunis, semblaient tenir en leur mains un trésor sans prix, leur culture.

Et pourtant, même aujourd'hui, dans ce pays bien suffisamment républicain et pas assez démocrate, exposer sa culture avec simplicité et assurance, ne va pas de soi. En 2012, à «l'abbaye de Daoulas», l'exposition « l'Air du temps », présentait, entre autres, une mise en parallèle de la culture bretonne avec la culture folklorique roumaine... à l'époque de « Ceausescu » ! J'y étais allé confiant dans l'excellence habituelle de ses expositions, mais au fur et à mesure de ma visite, je me rendais compte que ce parallèle me paraissait de moins en moins innocent. Tel que je l'ai ressenti, il s'agissait en fait, de manière « subtile », de montrer que le folklore était en partie inventé et pouvait faire l'objet de manipulations politiques. C'est probablement vrai, dans la mesure où tout peut faire l'objet de manipulation ! Mais en l'occurrence il s'agissait de mettre en garde le visiteur contre sa propre culture, objet supposé de convoitise et de manipulations pour les nationalistes et autres autonomistes de tous poils !

Certes le roman national a beaucoup à se faire pardonner, et nous ne sommes pas nécessairement de grands enfants, nous les adultes, pour gober sans indigestion ce « pédagogisme laïcard », peu subtil en réalité, qui se défausse à peu de frais, à nos frais, devrais-je dire ! en tapant sur notre belle culture bretonne.

Il aurait été intéressant de montrer que la culture française et son roman national résultaient bien davantage de patients et remarquables travaux de coutures mais bien évidemment, cela ne faisait pas partie du projet. Personne n'aurait idée, dans ce pays de traiter la culture française et son roman national avec une telle légèreté, dans une expo officielle s'entend. Ces procédés ne sont bons que pour nos cultures régionales, qui sentent par trop la province sans doute ! Et avec notre argent s'il vous plaît, nos maigres «177 millions d'euros» grappillés péniblement sur les 7,4 milliards du budget (2) de la culture française, quelle niaiserie mais aussi quel scandale !

« Notes »

1. Même quand cela paraît le moins, la « Métamorphose » de «Kafka».

2. Mon article ABP : Le budget culturel de la Bretagne, comparé à ceux du Pays de Galles et de l'Ecosse ...

Cet article a fait l'objet de 2006 lectures.
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Informaticien, marié, aime l'écriture (prose poétique, essais, traduction), la langue bretonne, l'histoire, de la Bretagne en particulier, etc
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