-- Economie --

Disparition de Louis Raison, industriel cidrier et ancien maire de Domagné

Louis Raison qui vient de disparaître, était né le 28 mars 1920 à Domagné où son grand-père, Jean Raison, était sabotier. Le fils de ce dernier, prénommé Louis, né à Domagné en 1890, s'était lancé à l'âge adulte dans le métier de marchand de beurre et œufs qui consistait à aller de ferme en ferme avec une voiture à cheval collecter le beurre et les œufs produits dans les fermes des environs pour les revendre en ville. Une partie du beurre ainsi collecté et malaxé était envoyée en paniers de dix kilos à Paris.

Puis, en 1923, Louis Raison avait créé à Domagné une petite distillerie, s'était mis à collecter des pommes, à produire du cidre et de l'alcool à partir de ce cidre. À cette époque, il y avait des pommiers partout, l'Ille-et-Vilaine était un des tout premiers départements français pour la production et la production de cidre et également d'eau-de-vie de cidre. Cette activité occupait les habitants des fermes pendant deux ou trois mois durant l'hiver. De nombreuses autres petites distilleries s'étaient à cette époque dans la région : à Châteaubourg, à Vitré, à La Guerche, à Antrain, à Corps-Nuds, à Messac, à Redon, etc.

Vers 1935, du fait de la crise, toutes ces distilleries se trouvèrent au bord de la faillite, mais la création du Service des Alcools par l'État les tira bientôt d'affaires en leur assurant un débouché régulier et rémunérateur. L'alcool pouvait en effet servir à la fabrication d'explosifs et la France devait bientôt s'engager dans une politique de réarmement. Les pouvoirs publics allaient ainsi acheter une partie de la production d'alcool jusque vers 1952/1953. En 1928/1929, Louis Raison père laissa son frère poursuivre l'activité de négoce d'œufs et de beurre pour se concentrer lui-même sur la production de cidre et la distillation. Malheureusement, du fait des mauvaises affaires de son frère dont il s'était porté garant, l'entreprise se trouva en 1934 dans une situation d'endettement abyssal et la famille connut dès lors une existence matérielle très difficile.

Le fils de Louis Raison, né en 1920 et également prénommé Louis, faisait alors ses études secondaires au collège de Vitré et se montrait un jeune plein de promesses quand, à Pâques 1934, ses parents furent obligés de le retirer du collège, ne pouvant plus financer ses études, et l'adolescent dut revenir à Domagné travailler avec son père. Du fait des sérieux problèmes de santé de ce dernier au lendemain de la guerre, son fils prit de fait la direction de l'affaire dès 1946. Elle ne comptait alors que trois à quatre salariés, mais Louis Raison allait donner à l'entreprise familiale un important développement la faisant passer à un niveau vraiment industriel en quelques années. En Bretagne, l'environnement économique général allait être bouleversé après la guerre. À l'inverse des Normands qui étaient parvenus très tôt à faire reconnaître des zones de production avec appelation contrôlée, les Bretons ne surent pas défendre leur activité cidrière et leurs eaux-de-vie à base de pomme. Tandis que le corps médical déconseillait la consommation de cidre, responsable d'aigreurs d'estomac quand il était de mauvaise qualité, l'État encourageait la consommation de vin en provenance du Midi et d'Algérie. À partir de 1953, une politique d'arrachage systématique des pommiers et de fermeture des distilleries fut mise en œuvre, politique qui culmina en 1954 avec l'arrivée à la tête du gouvernement de Pierre Mendès-France. Celui-ci, élu depuis 1946 dans un département également cidricole, l'Orne, s'était affronté à des responsables politiques proches des producteurs d'alcool, n'avait guère de sympathie pour leur profession et était profondément sensible au terrible fléau que constituait l'alcoolisme dans bien des régions, dont la sienne... Encouragés par les conseillers agricoles à se tourner vers de nouvelles productions, les agriculteurs bretons firent disparaître en quelques décennies la plus grande partie de leurs pommiers. Des centaines de milliers de pommiers disparurent du paysage breton, particulièrement en Ille-et-Vilaine.

Louis Raison fils réussit cependant à maintenir les approvisionnements de la cidrerie de Domagné grâce à des contrats avec un certain nombre d'agriculteurs de la région et l'affaire commença à se développer à partir des années 1960, atteignant bientôt une quarantaine de salariés, mais le vrai décollage se produisit à partir de 1975 quand, renouant avec la tradition, la cidrerie Raison lança un cidre trouble, nouveau produit qui allait séduire une clientèle citadine, avide de retour à la nature. Pour élargir sa zone de distribution, Louis Raison avait acheté une petite cidrerie de Guingamp qui distribuait ses produits dans les Côtes-du-Nord ainsi que de l'eau de Plancoët. Les exploitants de cette source ayant cessé de le fournir, il se fit lui-même producteur d'eau de source en exploitant pendant plusieurs années la source Divona, à Colpo, avant de la céder plus tard à d'autres qui exploitaient la source Katell-Roc. Dans un contexte général difficile, marqué par la baisse de la consommation de cidre et une concentration financière croissante, Louis Raison réussit à développer son entreprise à un niveau important, employant bientôt plus d'une centaine de salariés à Domagné et donnant une forte notoriété à la marque “Loïc Raison” grâce à des campagnes publicitaires audacieuses (on se rappelle du slogan «Les Bretons auront toujours Raison»). Cette notoriété reste aujourd'hui très forte et la marque Raison est toujours très présente dans la grande distribution.

En 1983, alors qu'il était maire de Domagné depuis de nombreuses années et que son affaire était prospère, mais qu'il ne voyait pas de successeur dans son proche entourage, il fut approché par Patrick Ricard, patron de Pernod-Ricard, cinquième groupe mondial d'alcools et spiritueux, qui cherchait alors à se diversifier, qui possédait déjà la cidrerie La Cidraie et qui était en train d'acheter la marque Orangina. Louis Raison accepta alors de lui céder la majorité du capital, mais resta aux commandes effectives de l'entreprise - cas assez rare - pendant encore cinq années entières, jusqu'en 1988. Tout en restant depuis toujours attentif à l'évolution de la profession, il put ensuite se consacrer à la réalisation d'un vieux projet, la création d'un musée Louis Raison à Domagné. Celui-ci fut ouvert au public en 1996 (et malheureusement fermé depuis).

À la fin de 2002, CSR, le département du groupe Pernod-Ricard auquel appartenait la cidrerie Raison de Domagné, fut revendu par le groupe, désireux de recentrer ses activités, à la société CCLF (Cidreries du Calvados et de La Fermière), qui a son siège à Paris, mais sa principale cidrerie à Livarot (Calvados) et qui était déjà présent en Bretagne précédemment avec la cidrerie La Fermière de Messac. C'est en 1919 qu'avait été créée à Livarot la société des Cidreries du Calvados, longtemps dirigée par un Breton originaire de Brasparts, Jean Favennec. En 1992, son rapprochement avec la cidrerie La Fermière de Messac avait donné naissance à la société CCLF. Avec le rachat des activités cidrières du groupe Pernod-Ricard, le groupe CCLF détenait 70% du marché du cidre en France. En mars 2004, le groupe coopératif Agrial, de Caen, est entré à hauteur de 46% dans le capital de CCLF et il en a pris maintenant la majorité absolue. La cidrerie de Domagné appartient ainsi désormais à un puissant groupe coopératif normand et la marque Raison reste synonyme d'un cidre bien breton.

Louis Raison qui avait été de1977 à 1995 maire de sa commune natale et avait beaucoup fait pour son développement et son embellissement, s'était ensuite retiré à Rennes. Il laissera le souvenir d'un chef d'entreprise breton extrêmement dynamique, emblématique de toute une génération d'entrepreneurs issus de l'artisanat et le plus souvent partis de rien, au lendemain de la Deuxième guerre mondiale, qui ont contribué à partir des années 1950 au «miracle économique breton».

Les obsèques de Louis Raison auront lieu mercredi à 10h30 en l'église de Domagné.

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