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"Les frères Kerveguen" et l'extrême droite bretonne

Chronique de Yvon Ollivier (porte parole Yvon Ollivier) publié le 1/04/17 14:48

Yvon Ollivier
Yvon Ollivier

(réponse à Gérard Lambert)

Je m’attendais à une riposte à la sauce Gérard Lambert dans sa récente chronique défavorable aux « frères Kerveguen » (7seizh 15 mars 2017). Il faut dire que cette fiction politique n’est pas faite pour plaire à ceux qui ne voient pas d’un si mauvais oeil la marche du FN vers le Pouvoir. Elle souligne ce qui devrait être évident pour tout le monde. La Bretagne n’a rien à attendre du Front national, sauf le pire. Comment être breton et d’extrême droite alors que les murs, que l’on souhaite ériger, sont français, et qu’en leur sein règne la France unicitaire en attendant peut-être la France authentique chère à Marine Le Pen ?

Marine a tout compris. Pour haïr au mieux, il ne tient qu’à le faire sous le masque républicain, mais encore en allant jusqu’au bout, c'est-à-dire jusqu’à la formation d’une communauté française monolithique, où plus rien ne déroge qui fasse de l’ombre à la culture française comme au pouvoir parisien.

Mais ce pouvoir et cette identité-là sont monolithiques par nature. Inutile d’espérer pour la Bretagne une quelconque place en leur sein.

Ses langues évacuées ; ses fondamentaux identitaires jetés aux chiens ; sa région abrogée, qui en tant qu’instance politique est la mieux à même de la défendre, lorsque le coeur lui en dit, c'est-à-dire trop rarement. Hop ! Les vieilleries aux poubelles de l’histoire. Il suffit d’entendre Marine. Elle ne cesse de le dire.

Alors pourquoi la suivre sur ce terrain où la Bretagne disparaît corps et âme ? Faut-il que la haine des Noirs, des Arabes et de l’islam en général soit si forte qu’elle emporte tout sur son passage, jusqu’à sa propre identité bretonne ? Cette fuite en avant est d’ordre nihiliste.

Sert-il encore de caresser l’espoir de voir l’identité bretonne monolithique, c'est-à-dire dépouillée de ce qu’elle a de français, bouter l’Afrique hors de notre pré-carré breton ? Là encore, il y a souci. C’est que l’identité bretonne monolithique n’existe pas. Certains Bretons l’ont cru pendant la dernière guerre mondiale, mais ils se sont lourdement trompés. Qu’on le veuille ou qu’on le déplore, c’est tout autre chose que le sang ou la pureté de notre langue qui nous réunit.

L’identité bretonne vit en chacun de nous de mille et une manières, puisque le droit se refuse à la définir. Elle se charge de valeurs positives et rechigne à se penser sur le mode de l’exclusive. C’est sans doute pour cette raison que la haine a moins de prise sur les esprits d’ici. Et je persiste à penser que cette identité-là est notre meilleur gage de succès collectif dans l’avenir. Car elle correspond au monde de demain, alors que les partisans de la fermeture souverainiste et unicitaire nous renvoient direct au XIXe siècle, celui de l’État-nation, ou pire encore, aux périodes totalitaires du siècle dernier.

Cette identité complexe ou mièvre, dirait l’ami Gérard Lambert, ne doit pas nous égarer. Les Bretons sont en droit de défendre leurs intérêts fondamentaux. Personne d’autre ne le fera à leur place. La Bretagne est un territoire déjà sacrifié dans l’idée de ceux qui nous dirigent. La diversité et son verbiage creux ne doivent plus être le masque de l’inaction économique et culturelle de nos représentants politiques qui ne cessent pourtant de se dire bretons.

Et s’il fallait au contraire briser les murs, puisque l’humanité prend conscience d’elle-même sur le mode de l’incapacité à pouvoir se donner quelques chances de survie ? La peur et le repli ne doivent pas guider nos actes lorsque tout est à reconstruire, à repenser, et que le souverainisme ou la souveraineté indivisible - ce concept tellement français - sont vidés de leur sens dans la mondialisation. De nouveaux concepts doivent être forgés pour penser le monde de demain où la Bretagne a son rôle à jouer.

Il est encore un dernier argument qui m’est renvoyé avec force et auquel je me dois hélas de convenir. Le monde a changé. Le repli souverainiste est devenu tendance. Ceux qui applaudissent Le Pen au meeting ne baissent plus la tête comme avant. Ils sourient devant la caméra. Il est des moments où tout vacille, où l’on ressent que la confusion des valeurs et des choses est telle que tout devient possible, même l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir. « Les frères Kerveguen » exprimerait donc une vision bien pensante ou les vieux scrupules du siècle dernier.

Indécrottable, je suis pour croire que c’est justement dans ces moments où tous nos repères foutent le camp, que l’on doit s’accrocher mordicus à ce qui fait sens, comme la distinction entre le bien et le mal.

L’avenir de la Bretagne ne s’écrira pas par le suivisme des forces de haine, quand bien même seraient-elles victorieuses, mais en demeurant le dernier socle granitique, lorsque tout fout le camp. C’est aussi pour cela que le silence écrasant de la société bretonne, alors que le péril menace, m’inquiète au plus haut point.

Un pôle de résistance dans la tourmente, au soutien des fondamentaux de notre identité et ferme sur la question des valeurs, c’est encore la meilleure manière et tellement bretonne de retrouver notre fierté perdue d’homme occidental. Car c’est bien là le moteur de mes contradicteurs, cette volonté de retrouver ses C… perdues dans la bien pensante société multiculturelle. Bon, François Kerveguen a son idée là-dessus. Pour retrouver cette fierté narcissique, eh bien trouvons l’énergie de défendre notre langue et culture bretonnes en grande difficulté plutôt que de retourner le mépris colonialiste dont nous avons suffisamment fait les frais dans l’histoire, contre ceux qui viennent d’ailleurs et qui souvent ont souffert de la même colonisation française. Jamais la Bretagne ne secouera son joug en rejoignant les thèses assimilationnistes de son propre colonisateur.

Si nous sommes les éternels dindons de la farce, c’est avant tout de notre faute : manque de clairvoyance et de savoir-faire politique, esprit de division, esprit de cour de nos élites. Nous avons du pain sur la planche.

Yvon Ollivier

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©agence bretagne presse

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