La gauche pour les Nuls

-- Editorial --

Chronique de JPLM
Porte-parole: Jean-Pierre Le Mat

Publié le 20/08/15 11:30 -- mis à jour le 00/00/00 00:00

De plus en plus de jeunes me disent qu'ils ne comprennent pas ce que veut dire «être de gauche». Ils ne comprennent pas non plus l'insistance de militants ou de partis à se dire de gauche en toute occasion. Même si l'été n'est pas fameux, profitons des beaux jours pour relativiser à la fois le mot et le concept. Les postures politiques tranchées ne sont souvent que des coquetteries intellectuelles. Je sais qu'il ne faut pas rigoler avec ça, mais voici quelques réflexions estivales.

1) Au temps de la guerre froide, l'alternative droite-gauche était représentée par le capitalisme américain d'une part, le communisme soviétique d'autre part. On était soit d'un bord, soit de l'autre. Les plus de quarante ans ont gardé cette illusion d'un dilemme universel. Aujourd'hui, ceux qui font l'histoire du monde, la Russie, l'Iran, la Chine, l'État islamique ne peuvent être rangés à droite ou à gauche. Le dilemme n'existe plus que dans les pays de tradition catholique, en Europe et en Amérique latine. Après avoir été universel, le dilemme droite-gauche n'est plus qu'une façon provinciale, un peu datée, d'aborder la politique.

2) La gauche n'existe pas. Plusieurs gauches, différentes les unes des autres, se sont succédé en France.

En 1789, les députés français qui siégeaient à gauche à l'Assemblée nationale étaient des populistes cocardiers, que l'on rangerait aujourd'hui au FN ou au Front de gauche.

Avant la révolution industrielle, les travailleurs étaient en majorité des tâcherons. C'était des paysans, des artisans, des journaliers. La révolte des Canuts, en 1831, est la révolte des tâcherons de la soie, à Lyon. Travailleurs indépendants, ils étaient payés à la quantité de produits qu'ils fournissaient aux négociants. A cette époque, la gauche devient «socialiste» et se donne pour référence le travail et les travailleurs, qu'ils soient artisans, paysans, salariés. L'objectif était de donner le pouvoir aux travailleurs. «Tout le pouvoir aux Soviets !» en a été à la fois l'expression la plus connue et le cri d'agonie. Utopistes et aventuriers s'y côtoyaient autour des projets les plus généreux et les plus fous. Cette gauche primitive refusait l'individualisme et la modernité. Aujourd'hui ses héritiers tirent la société vers le post-modernisme. On les trouve dans les tentatives de démocratie participative, les expériences communautaires et l'économie sociale.

Entre la révolution industrielle et la fin du XXe siècle, l'économie s'organise autour de grandes entreprises qui s'attachent des travailleurs de façon permanente en leur donnant un salaire. La référence de la gauche est désormais l'ouvrier salarié. L'objectif n'est plus de prendre le pouvoir dans les usines, mais d'obtenir des droits pour les salariés : congés payés, salaire minimum, sécurité sociale, limitation du temps de travail. Cette gauche se prolonge aujourd'hui dans le syndicalisme ouvrier.

Depuis les années 1980, la revendication centrale de la gauche passe de la défense des salariés à la défense des services publics. C'est un retour à la première gauche républicaine, volontiers jacobine. La référence n'est plus l'ensemble des travailleurs comme au XIXe siècle, ni les salariés comme au XXe siècle. Seuls comptent les acteurs du secteur public. Être de gauche aujourd'hui, c'est croire en la vertu des décideurs publics face aux décideurs du «privé».

3) Autrefois, avec la gauche utopique ou la gauche ouvrière, un engagement était nécessaire. Aujourd'hui, être de gauche, c'est se dire de gauche. C'est nécessaire et suffisant. Pourtant, n'imaginez pas que se dire de gauche soit simple. C'est une préoccupation constante. Il faut saisir toutes les occasions. La répétition est la façon la plus courante d'assumer une identité verbale.

4) Quand on est VRAIMENT à gauche, ou «à gauche de la gauche», se dire de gauche n'est pas seulement une préoccupation : c'est une vraie compétition. Il est nécessaire de soupçonner les autres d'être de droite. L'argumentation n'est pas nécessaire. Il faut seulement utiliser un langage formaté, obscur pour les non-initiés, avec des mots codés comme «austérité», «néolibéralisme», «ultralibéralisme», «fausse gauche», «intérêts privés», «lobbies», «facho».

5) La gauche actuelle a capté l'héritage des anciennes gauches. Le fonctionnaire évoque avec émotion les grévistes de 1936 (salariés du privé) ou les canuts de 1831 (travailleurs indépendants). Les rebelles d'autrefois lui donnent une légitimité paradoxale pour défendre des avantages que ne possèdent ni les salariés du privé, ni les travailleurs indépendants. L'égalité n'est plus à l'ordre du jour.

6) Dans une bataille électorale, se dire de gauche permet d'attirer une clientèle significative. Il y a tout le récit de la gauche généreuse, force de progrès. Plus concrètement, la fonction publique représente environ 30% de l'emploi en France. Si on y ajoute tous ceux qui vivent sur ces salaires, dans un pays qui compte plus de 6 millions de chômeurs, toutes catégories confondues, l'argument de défense du secteur public peut être déterminant. Il l'a été en Grèce.

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Jean-Pierre Le Mat est chef d'entreprise et auteur. Il a en particulier réédité et complété l'Histoire de Bretagne de Henri Poisson; Patrick Pearse et l'insurrection irlandaise de 1916; les cent vies de l'hermine; Histoire de Bretagne, le point de vue breton; Enquêtes sur les prophéties de Merlin ; Carnet d'un Bonnet rouge ; Ils ont fait la France. Il anime le site contreculture.org.

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