Pour être sûr de ne pas tout savoir sur l'Histoire de Bretagne, lisez certains universitaires bretons

-- Histoire de Bretagne --

Chronique
Par Christian Rogel

Publié le 4/12/12 20:21 -- mis à jour le 00/00/00 00:00

L'édition du dimanche 2 décembre du Télégramme promettait de faire la lumière sur la conspiration appelée «Affaire de Pontcallec» (1717-1720).

Le Télégramme doit être félicité pour cette rubrique qui était signée, cette fois-ci, par Alain Boulaire, professeur à l'Université de Brest et connu pour ses amples études historiques sur la Marine française de l'Ancien Régime.

Vous savez quoi? A la fin, vous êtes incapable de comprendre pourquoi quelques centaines de gentilhommes bretons se sont mis en mouvement et, pourquoi certains d'entre eux ont recherché le soutien militaire du roi d'Espagne, un prince français, en faisant venir un navire chargé d'hommes et d'armes sur la rivière de La Trinité-sur-Mer.

Ce qu'on veut bien nous dire, c'est :

Qu'un des leaders, le marquis de Pontcallec était moins beau que ce qu'en dit la chanson recueillie par La Villemarqué (Maro Pontkallek).

Et alors? On n'arrête pas de découvrir après coup que les politiques sont moins vertueux qu'on le croyait.

Merci de nous l'avoir signalé, mais, cela ne dit rien sur les ressorts cachés du complot.

Que les complotistes auraient pour but principal de rétablir comme princes du sang, les fils naturels de Louis XIV.

Encore une fois, merci de nous l'avoir dit, mais, aucune preuve n'est avancée.

Que se passait-il réellement en Bretagne pour que les esprits s'échauffent ?

Peut-être qu'ils n'aimaient pas les impôts, et, comble de la légèreté, ils ne trouvaient pas normal que le trésorier des États de Bretagne, protégé par Paris, s'enrichisse avec lesdits impôts.

Joël Cornette, un autre Brestois, professeur à Paris-Saint-Denis, consacre quelques pages à l'affaire (Histoire de la Bretagne et des Bretons , T . 2, p. p 10-22).

Il nous dit que L'Acte d'union pour la défense de la liberté de la Bretagne fut largement diffusé à la fin de 1718 et fut signé par 300 gentilshommes et que 700 à 800 gentilshommes formaient l'Association patriotique bretonne.

Un petit nombre d'entre eux formèrent la conspiration en 1719 et 1720.

L'annonce de nouveaux impôts provoqua des émeutes à Lamballe, à Vitré et à Guérande et dans d'autres lieux non nommés, mais, peut-être qu'en Bretagne, chacun vivait dans son bocal, les nobles d'un côté et le reste, de l'autre ?

De nombreuses études sur la noblesse bretonne ont montré l'inverse (voir Jean Meyer).

Et quand Joël Cornette essaie de répondre à la vraie question (p. 19), il saute, à pieds-joints, dans la confusion.

Il s'agirait d'une réaction, « surgie d'un autre âge, de nobles malcontents » comme il y en eut lors de la Fronde (1648-1653). Comparaison à la va-vite qui pourrait indiquer une sorte de trouble intellectuel.

N'y avait-il aucun gentilhomme impliqué dans la « Révolte des Bonnets rouges », en 1675, alors que la motivation était déjà l'impôt ?

A l'imitation du président de Robien qui est comique à force de décrire les conspirateurs comme de la racaille, nos historiens bretons s'effrayent d'être assimilés, si peu que ce soit, aux tenants d'une histoire à la Arthur de la Borderie, car, régionaliste est l'une des pires étiquettes que peut recevoir un membre éminent de l'Université.

Pour enfin savoir de quoi il en retourne, il suffirait de lancer des études sur les relations familiales, idéologiques, religieuses et d'affaires des personnes qui ont, à différents moments, ont fait référence aux libertés bretonnes.

Curieusement, beaucoup d'événements se passent dans et autour d'un Pays d'Auray qui fera parler de lui plus tard et le village de Georges Cadoudal n'est qu'à quelques kilomètres du château de Kergurioné où des armes devaient être cachées.

Au pays de Joël Cornette, tout est merveilleusement simple : l' administration royale est la seule qui soit soucieuse de « modernité » ... fiscale et les élites bretonnes sont égoïstes et tournées vers le passé de la Reine Anne.

En insistant sur le faible nombre des conjurés et son épilogue judiciaire, il esquive la question qu'il a posée : « qu'en retenir ? ».

Juger ainsi l'impact d'un mouvement politique de plusieurs centaines de personnes n'est pas digne d'un historien de son niveau.

Il signale pourtant que la justice a retenu son bras, que le trésorier voleur est renvoyé, que le nouveau gouverneur est conciliant avec les États et que, 11 ans après, ceux-ci commenceront à se substituer au pouvoir central pour l'administration (p. 23).

Serait-il subversif que de chercher la relation entre l'Acte d'union pour la défense des libertés de la Bretagne et la création par les États de Bretagne d'une administration décentralisée ?

Les universitaires pourraient étudier finement la vie politique bretonne d'avant la Révolution, mais, trop de complexes vis-à-vis de la vulgate centraliste semblent les retenir.

Un petit rappel : Lavisse est enterré depuis longtemps.

NOTES  :

Le Duc de Saint-Simon, a donné une version très versaillaise de l'Histoire de France et son expertise des affaires bretonnes, comme celle de la Marquise de Sévigné, est sujette à caution

Les nobles bretons pouvaient exercer des métiers sans perdre leur qualité de noble

Paul de Robien, haut magistrat breton, a donné sa version, très prudente, de l'affaire

Ernest Lavisse (1842-1922) a influencé les programmes scolaires de la 3ème République pour l'Histoire : les dirigeants français y ont, trop souvent, la clairvoyance des aigles et leurs opposants la fourberie des taupes

Joël Cornette a signé un livre intitulé « Le marquis et le Régent », dont le titre indique, en creux, le refus d'aller au fond des choses. En gros, le Régent était sourd, parce que «bourbonien». Quelle profondeur d'analyse !

Sur le sujet, on peut lire deux romans de Paul Féval , La Louve et, surtout, Valentine de Rohan. En téléchargement libre sur Internet.

Christian Rogel

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