L'idéologie sécuritaire et la Bretagne

-- Editorial --

Chronique de JPLM
Porte-parole: Jean-Pierre Le Mat

Publié le 2/09/16 10:51 -- mis à jour le 00/00/00 00:00

La révolution industrielle, au XIXe siècle, avait créé deux classes antagonistes : les possesseurs de moyens de production d’une part, ceux qui ne possédaient rien d’autre que leur force de travail d’autre part. Les possesseurs du capital, investi dans des moyens de production, était la classe dominante.

L’anticapitalisme était un combat contre le capitalisme, pas contre le capital. Karl Marx a théorisé à la fois la nécessité du capital sous forme de moyens de production et les ravages du capitalisme, c’est-à-dire de la logique liée à la propriété privée des moyens de production.

Le petit-bourgeois et sa banque

Autrefois, celui qui détenait le capital d’une entreprise n’était pas un inconnu. C’est lui qui décidait de la rémunération du capital et du travail. Il assumait ses décisions. Ses salariés savaient qui il était.

Aujourd’hui, l’économie française est dominée par des sociétés anonymes, gérées par des logiciels d’optimisation et par des directeurs salariés, et non par les capitalistes eux-mêmes. L’investissement dans les moyens de production est généralement assuré par des banques. Mais d’où vient l’argent des banques ?

C’est là que l’on voit que la société a changé depuis Marx. Il distinguait plusieurs classes sociales. Les classes petites-bourgeoises, que l’on appelle aujourd’hui classes moyennes, ne lui paraissaient pas appelée à être des moteurs de l’Histoire.

Ces classes moyennes sont devenues le pivot des sociétés occidentales, et en particulier de la société française. Elles sont déterminantes à la fois dans le monde du travail et dans le monde du capital.

Le petit-bourgeois place ses économies dans une banque, par exemple sous forme d’assurance-vie. Il demande à la banque de sécuriser son capital. La banque investit l’argent du petit-bourgeois et, en son nom, elle achète des actions d’entreprises. Le petit-bourgeois devient ainsi capitaliste par procuration. Il délègue à la banque le soin de participer aux décisions concernant la rémunération du capital et du travail. Le petit-bourgeois n’en sait rien et ne veut pas le savoir. Il garde sa bonne conscience et vote à gauche.

La préoccupation du petit-bourgeois n’est pas d’assumer son rôle de capitaliste. Ce n’est pas un aventurier de la finance, de l’industrie ou du commerce. Sa préoccupation est de sécuriser son patrimoine financier. Il cherche à se protéger lui-même, ses avoirs, sa santé, son bien-être. Il pense aussi aux autres et à la planète. C’est pourquoi il veut des droits sociaux, des normes, des forces de sécurité efficaces, des aliments sans pesticides, des poissons frais, des industries non polluantes. Le petit bourgeois, même capitaliste par procuration, n’est pas un mauvais bougre.

Au-delà de ce comportement patrimonial, les gourous internationaux du management interculturel considèrent que ce qu’ils nomment «l’aversion au risque», l’attrait pour la sécurité, est un trait culturel français. Ce trait culturel est important pour comprendre les vrais clivages sociaux et politiques, en France et en Bretagne.

Qui protège qui ?

Tout comme le capital a généré une logique capitaliste, l’attrait pour la sécurité génère une logique protectionniste et une idéologie sécuritaire. Le particulier, les entreprises, les associations, les services publics, tout le monde se protège. Tout le monde se protège ou plutôt achète sa protection à des entreprises ou à des institutions. Ceux qui apportent la protection sont : les services publics, les banques et les entreprises d’assurances.

- Le bilan des services publics est contrasté. La Sécurité sociale, la police et l’armée sont des services de protection. Ils sont à la fois contestés et réclamés partout. La complexité de ces services, liée à la centralisation française, introduit un risque d’effondrement. L’effondrement des sociétés complexes a été théorisé par Joseph Tainter en observant le passage en négatif du rendement marginal des institutions publiques.

- Les banques sont des acteurs majeurs du capitalisme financier, lié à l’idéologie sécuritaire. La baisse des taux et l’apparition de taux négatifs pourrait les placer dans des situations délicates. Le souci gouvernemental de sauver les banques correspond à sa volonté de maintenir l’ordre social, en protégeant le patrimoine financier des classes moyennes.

- Le secteur de l’assurance est florissant en France. 50 % du PIB français est contrôlé par dix entreprises, toutes du domaine de la banque ou de l’assurance. Les entreprises d’assurances peuvent avoir des résultats entre 50 % et 80 % du chiffre d’affaires, largement supérieurs aux résultats obtenus par l’économie réelle. L’effondrement, pour ces entreprises, peut venir d’une catastrophe, guerrière, écologique, humanitaire, qu’elles ne pourraient pas assumer.

Il faut remarquer que les agents de protection, services publics, banques et assurances, ne sont dominants que parce que «l’aversion au risque» est un trait culturel dominant. Les anciens clivages, liés à la logique du capitalisme industriel, s’effacent devant les clivages liés à la logique sécuritaire. Le rejet de cette domination n’est qu’une posture théâtrale bien française, de la part de classes moyennes qui sont de plus en plus dépendantes des services publics, des banques et des assurances.

Qui sont aujourd’hui les opposants à la logique protectionniste ?

Je rappelle que la question n’est pas de rejeter la protection, nécessaire à l’équilibre social, tout comme le capital est nécessaire pour produire des biens et des services. La perversion naît de l’offre et de la demande de protection. Si la demande de protection est pressante, le pouvoir appartiendra aux entreprises et aux institutions qui vendent de la protection.

La réaction au capitalisme industriel a été le communisme. Où peut-on attendre la réaction à l’idéologie sécuritaire ? Je vois trois rebelles possibles.

- Les entrepreneurs, dans l’économie productive, mais aussi dans le social et le culturel. Ils prennent des risques et les assument. Dans des pays comme les États-Unis, où l’aversion au risque est moindre qu’en France, les entrepreneurs jouent un rôle majeur. Il n’est pas sûr que chez nous ils puissent avoir une telle influence. Ils sont néanmoins des acteurs nécessaires et inventifs.

- L’économie sociale et solidaire. Elle socialise le risque sans le cacher. Ce n’est pas évident, car un groupe est toujours moins audacieux qu’un individu. Les Cigales, clubs d'investisseurs locaux pour le développement d'entreprises solidaires, attirent la sympathie. Lorsque le nouvel investisseur solidaire se rend compte qu’il prend un risque, encore faut-il qu’il ne recule pas.

- Les «radicaux», qui n’ont développé aucun attrait pour la sécurité, pour différentes raisons. Les uns basculent par utopie dans des projets communautaires. D’autres, parce qu’ils ont été humiliés, rejetés, ou seulement parce qu’ils se sentent différents, se lancent dans des aventures violentes. D’autres encore s’engagent dans le zadisme. Bien sûr, les extrémismes politiques traditionnels essayent de les récupérer et de les manipuler. Il ne faut pas pour autant leur coller des anciennes étiquettes. Il s’y passe des choses nouvelles.

Et la Bretagne dans ce paysage ?

Elle doit devenir actrice de protection, en relocalisant les services publics, la Sécu ou la police. C’est le domaine des politiques et je les laisse s’exprimer et agir là-dessus.

Nous devons aussi créer ou favoriser des champions régionaux dans le domaine des banques et des assurances. À l’Université d’été de Locarn, des projets en ce sens ont été présentés, dans le cadre de Redeo.

Nous devons aussi écouter les antisécuritaires, afin de nous éloigner de «l’aversion au risque». Sur ce trait culturel typiquement français, nos entrepreneurs, notre ESS et nos radicaux peuvent faire diverger la Bretagne de la France, et ainsi nous éviter de sombrer avec elle.

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