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L'âme celtique de Patrick Mahé

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Nous reproduisons ici, avec leurs autorisations, l'interview de Patrick Mahé réalisée par Solange Collery pour « L'Interceltique, été 2009 », Le magazine Interceltique du Festival de Lorient. Et nous publions en prime quelques photos de cet infatigable Vannetais, transfiguration celte d'un « Luke Skywalker » échappé de Star Wars, éternel laboureur-Jedi au service de la galaxie Interceltique.

Trente livres dont sept consacrés à la Bretagne et aux Pays celtiques, Patrick Mahé a l'âme celte et les mots marins. Il a noirci des milliers de pages tout en construisant une carrière d'écrivain, de journaliste reconnu et de décideur médiatique. le secret d'un homme d'influence tient-il dans un imparable instinct en matière de courants porteurs et d'êtres humains ? Chaque existence a ses mystères et nous avons essayé de lever un peu le voile.

Dis-moi Patrick, entre toi et la Bretagne, c'est une histoire d'amour ? Le grand transfert vers la figure féminine ?

Ok, pour filer la métaphore amoureuse. Après Mick ma femme, bien sûr, mon autre amour c'est la Bretagne : une femme, une maîtresse, une mère, une fille, une soeur. En tout cas, une femme debout, campée sur son promontoire face aux tempêtes et dans le vent. Elle a pris beaucoup de coups, mais elle a su aussi en donner. Une femme emblématique qui ne s'en laisse pas conter. Je la retrouve dans la personnalité insoumise de la duchesse Anne, toujours souveraine, quoi qu'en ait dit mon ami Gilles Martin-Chauffier, dans les colonnes de l'Interceltique et dans son Roman de la Bretagne, dont je suis l'éditeur (rires…). Mais la Bretagne n'est pas simplement traduisible dans une figure de proue. Les Bretons sont des gens qui ont beaucoup subi mais n'ont jamais baissé la tête sous les vents de l'Histoire. Ils sont toujours debout. Certes, leur drapeau uniforme à bandes blanches et noires masque une multitude de mini divisions caricaturales, peu apparentes à l'oeil, mais qui recèlent nombre d'oppositions claniques. Exemples : On se revendique du pays de Vannes, mais pas de celui de Lorient (gast !), de l'Armor ou de l'Argoat, de Haute ou de Basse-Bretagne (ma Doué !), de Cornouaille ou du Léon, du Nord au rose granit ou de la riviera du Golfe, en Morbihan, du pays bigouden ou du pays gallo, de « la maison de Rennes » ou de celle de Nantes,comme au temps des subdivisions ducales ; on prétend parler (ou étudier) un breton « KLT » (Kerne, Léon, Tregor) ou « KLTG » (Kerne, Léon, Tregor, Gwened) soi-disant plus subtil ou authentique ici qu'ailleurs, etc… C'est un peu à qui se voudra, pour la galerie, le plus Breton des Bretons… Nombreuses sont les petites fêlures dans le granit, qui ont fait le jeu du jacobinisme niveleur. Heureusement, l'Interceltique et son barde, Jean-Pierre Pichard, ont beaucoup fait pour consolider les énergies, raviver l'imaginaire breton et fédérer les Celtes de lointains horizons. Aujourd'hui, la Bretagne est identifiée, du lointain Queensland aux Nouvelles-Hébrides ! Rien à voir avec la nébuleuse d'un technocratique « Grand Ouest »

Comment te situes-tu par rapport à ces données de l'actualité bretonne que sont la manifestation pour le rattachement de la Loire-Atlantique à la Bretagne, l'évolution de l'école Diwan, le naufrage du Bugaled Breizh ?

Je ne parlerais pas de rattachement mais de Réunification de la Bretagne. D'une manière surréaliste, l'État français applique toujours les conséquences du décret-loi Pétain-Darlan (30 mai 1941) qui a conduit à l'amputation du pays nantais. Nicolas Sarkozy a fait recevoir les dirigeants de Bretagne Réunie. C'est un pas important. Et maintenant, des actes ! Outre l'aspect historique, voire affectif, le potentiel économique de la Loire-Atlantique, avec le grand axe portuaire Nantes-Saint-Nazaire, le vignoble en plein essor, le futur aéroport à mi-distance de Nantes, Rennes et Vannes, l'industrie du tourisme régénérée etc, sont importants pour la Bretagne dans la concurrence économique des grandes régions viables d'Europe. Pour les écoles Diwan, je pense que nous devrions être plus imaginatifs et suivre l'exemple du lobbying irlandais international. Son système de « soirées de charité » permet de mobiliser des chefs d'entreprise bienveillants et d'obtenir auprès de particuliers en vue, de solides contributions financières. Je suggère un dîner annuel organisé chez un grand chef breton emblématique, tel que Jacques Le Divellec. Les fonds seraient collectés par le biais d'une vente aux enchères. Ainsi nous pourrions proposer la mise à prix de morceaux des écoles Diwan en mètres carrés, par bloc de granit, d'ardoise, que sais-je… mais également la vente à la criée de disques, de livres, de produits bretons. Le Divellec, dont la famille est originaire de l'Île aux Moines, dans le Golfe du Morbihan, tenant table étoilée à Paris, il y donnerait le coup d'envoi d'une tournée déclinée - un « Tro Breizh » gastronomique et solidaire - chez les chefs bretons d'Armorique, au coeur herminé…

Comme tous nos compatriotes, le naufrage du Bugaled Breizh m'a beaucoup ému. Bugaled Breizh veut dire « Les enfants de Bretagne ». C'est une étymologie très chargée de symboles : comme un requiem. Qui a coulé le Bugaled Breizh ? Mystère ! Nos cinq marins bretons sont comme cinq âmes errant en quelque baie des Trépassés. Un jour, en déjeunant avec Yann Queffelec, aussi tourmenté que moi par ce naufrage, nous avons eu l'idée d'en faire un livre, pour ne jamais les estomper de la mémoire collective. Un vrai « docu-fiction ». L'enquête menée, écrite par Yann, parue fin mai aux éditions du Rocher, fait sensation, avec la thèse du sous-marin en manoeuvre imprudente et remue bien des consciences. La couverture du livre est une photo incroyable, prise par Philip Plisson, par hasard, au moment où le Bugaled Breizh quittait la rade. On aperçoit le phare de Tévennec, entre l'île de Sein et la pointe du Raz se détachant au sommet de son rocher, comme une chapelle : les dernières images aperçues par les marins embarqués pour les fonds de pêche de Cornouailles, en mer celtique…

Dans ta carrière, je citerais deux séquences clefs ; celle de Paris Match, dont tu as assuré la rédaction en chef pendant seize ans. Depuis quelques mois, tu assures la direction générale des Éditions du Rocher. Pourrais-tu nous donner quelques éléments stratégiques sur ces fonctions d'influence ?

J'ai été rédacteur en chef de Paris Match à la grande époque de Roger Thérond, le plus grand patron de Presse magazine, en France, entre 1981 et 1996. Il montait son journal comme un film. Avec Jean Durieux, nous avons publié un livre sur Paris Match, sorti en mars, chez Robert Laffont. À nous deux, en cumulé, nous avons passé 60 ans à Match. C'est le fruit de cette formidable expérience que nous livrons aux lecteurs dans les « Dossiers secrets de Paris Match » : la manière dont nous menions les enquêtes, les risques encourus, les trésors d'audace de journalistes qui racontent l'Histoire, mais qui quelquefois, la font : De Budapest, Suez, Diên-Biên-Phu, la guerre des Malouines, Mai 68... à la mort de Mao, de Picasso à Johnny, du Vietnam à Guantanamo, du drame du Heysel aux Twin Towers… Un livre de 500 pages, très imagé, vivant et facile à lire.

Aujourd'hui, je dirige les Éditions du Rocher. Nous avons une dizaine de collaborateurs. Cette maison trop longtemps malmenée par la tempête a été conduite sur des récifs par des mariniers d'édition plus que par des capitaines mettant le cap sur de vraies lignes d'horizon. Nous avons dû passer du temps à écoper. Avec notre nouvel actionnaire, Marc et Sabine Larivé (groupe DDB), nous recadrons la production. Nous devrions passer de 280 livres à 150 par an, mieux ciblés, ce qui est raisonnable. Et réaliste. Une ligne éditoriale simple et grand public. Il s'agit de mettre un terme à la littérature prétentieuse et confidentielle, aux états d'âme d'auteurs en mal de psychothérapies buissonnières (rires…). Plus sérieusement, je suis d'ailleurs favorable à la réhabilitation à cible commerciale limitée, éditée intelligemment à compte d'auteurs. Au Rocher, nous publierons prioritairement du vécu, des grands témoignages, des portraits, des entretiens susceptibles d'intéresser les gens et le plus souvent portés par des signatures reconnues, en phase avec le sujet. Sans oublier les récits historiques et les grandes idylles romanesques, ni la collection du « Roman de… », tel que Le Roman de la Bretagne, cité ci-dessus. Car le juge de paix, en matière de journalisme et d'édition, c'est d'abord et avant tout le lecteur.

Nous consolidons parallèlement une collection de grande qualité : « Le Serpent à plumes » dont le magazine l'Interceltique s'était fait l'écho autour de la publication d'un inédit de Anthony Burgess consacré à l'Irlandais James Joyce. Avec cette collection, dirigée par Nathalie Fiszman, Le Rocher, via Le Serpent peut compter dans le monde très disputé de la bonne littérature, notamment étrangère. Et pas seulement « élitiste ». Sur un plan à la fois pointu et commercial, par exemple, disons…entre L'Équipe Magazine et Télérama - Le Serpent à plumes vient de publier la novellisation du prochain film de Ken Loach : Looking for Eric sur une idée d'Éric Cantona, qui rayonna sous le maillot de Manchester United, les fameux Red Devils… De plus, nous avons relancé «Serpent Noir», la collection de polars psychologiques. Le 1e texte est signé Christian Mork, un écrivain danois, qui avec Darling Jim nous entraîne en Irlande, terre de mystères.

Donc l'imaginaire celtique sera présent aux Éditions du Rocher ?

Le Rocher doit être porteur de valeurs grand public. J'ai toujours plaisir à noter que le gisement de fond de l'édition jeunesse, en général, recoupe un vrai florilège celtique : Harry Potter, surgi d'Écosse, Pendragon, qui emprunte son nom à l'univers arthurien... Le Roman de la Bretagne a été tiré à 35.000 exemplaires. L'Adieu au Bugaled Breizh est sur la même ligne. Le premier livre que j'ai apporté est celui de l'ancien arbitre international Bruno Derrien, un Brestois dur comme du granit, qui balance avec force et humour, également, des brassées de cartons jaunes et rouges à un football français qui ne l'a pas volé. Ensuite nous avons publié « Paroles du Dalaï-lama aux femmes » par Catherine Barry sur une idée née en Bretagne, à l'été 2008, lors de la visite du Dalaï-lama à Nantes. Mon rêve ? Réunir sur le même rocher littéraire : Irène Frain, Yann Queffelec, PPDA et Michel Le Bris – À coeur breton rien d'impossible !

Visiblement, chez toi l'écriture, la littérature, l'édition sont autant de divisions pour l'action ?

Effectivement je travaille dans l'euphorie. En outre, grâce aux lecteurs, plusieurs rééditions d'ouvrages réapparaissent régulièrement : le livre sur Saint Patrick (éd. Hoëbeke), mais aussi les livres-albums sur l'Écosse et l'Irlande (éd. du Chêne) et Mer Bretagne, réalisés avec « Le » photographe de la mer et peintre de la marine, Philip Plisson. Nous venons de terminer son prochain hymne aux « étraves ». Ou à l'Etrave, au sens emblématique du terme, façon « Crabe-tambour », le roman et le film de Pierre Schöendöerffer.

Grâce à François Goulard, député-maire au coeur bretonnant, j'ai pu lancer et développer le Salon du livre de Bretagne à Vannes (Salons al levrioù e Breizh, e Gwened)… Cet événement a totalisé 23.000 visiteurs l'an dernier, beau résultat pour une première. Cette année, il s'est encore amélioré, accueillant 150 auteurs sur trois jours, en juin. Le Salon, artistiquement dirigé par Pierre Defendini (un grand pro), père corse, mère basque - donc sensibilisé aux régions d'âme et de caractère - est conçu comme un triskell. Il repose sur trois thèmes, comme les triades de l'imaginaire celtique : - Écrivains bretons et bretonnants. - Écrivains de la mer. - Écrivains dans le vent (les auteurs de best-sellers). Et puis, je collabore aussi, pour la deuxième quinzaine de septembre, au Festival de la photo de mer, à Vannes, toujours, ma ville natale, dont Philip Plisson est le « patron », au sens « patron » d'équipage.

Une dernière image ?

Celtique bien sûr ! Que la vie tourne comme une roue solaire le jour du solstice d'été (jour phare du Salon du livre). Encore et toujours le triskell !

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