Du mythe de l'Etat-providence à celui de la Région-providence

-- Editorial --

Chronique de JPLM
Porte-parole: Jean-Pierre Le Mat

Publié le 5/10/15 15:53 -- mis à jour le 00/00/00 00:00

Karl Marx, dans «La lutte des classes en France» distingue sept classes sociales, avec chacune ses propres intérêts et ses propres valeurs. La lutte des classes se jouait selon lui entre deux classes principales. D'une part le prolétariat, ceux qui travaillent pour un salaire, et d'autre part les capitalistes, ceux qui organisent et exploitent le travail. Il était entendu que c'était le travail productif qui créait la richesse.

Parmi les sept classes, Marx distingue la petite bourgeoisie. Il en fait le terreau du «socialisme doctrinaire», différent du socialisme révolutionnaire du prolétariat.

Aujourd'hui, la petite bourgeoisie n'est plus une classe secondaire. Elle domine la culture, les médias et la politique. Les «classes moyennes» sont l'objet de toutes les attentions.

L'anticapitalisme créait une solidarité entre la petite bourgeoisie et les classes laborieuses. Cette solidarité n'existe plus. On ne sait plus où se crée la richesse. On ne veut plus le savoir. Est-ce l'État qui crée la richesse ? Est-ce l'intelligence et l'agilité des start-ups ? Est-ce encore le travail ?

Le passage du vocabulaire anticapitaliste au vocabulaire anti-austérité est révélateur. L'anticapitalisme était l'exigence du partage des richesses qui se créent dans le secteur productif. L'anti-austérité est le refus de partager la pauvreté qui se répand dans le secteur productif.

L'anti-austérité et les plans de relance se réclament des solutions de John Maynard Keynes. Celui-ci est aujourd'hui considéré comme un économiste de gauche. Non pas parce qu'il défend la valeur du travail, mais parce qu'il défend l'importance de l'État. Keynes, pour résoudre la crise des années trente aux Etats-Unis, avait proposé de relancer l'économie par la consommation, et la consommation par l'intervention publique.

Les solutions de Keynes ne marchent plus, pour au moins trois raisons.

1 - En 1929, le poids du secteur public était inférieur à 20% du PIB. Aujourd'hui, il dépasse les 50%. Il n'est plus possible de renforcer le secteur public sans déséquilibrer l'économie productive. Vouloir, au nom de la relance, mettre plus d'argent dans le secteur public, ne peut se faire qu'en augmentant la productivité dans le secteur privé. Être à la fois contre l'austérité dans le secteur public et contre le productivisme dans le secteur privé est une imposture.

2 – L'argent qui est mis dans le secteur public ne permet plus de créer des chantiers, donc de l'emploi et de la richesse. Il permet seulement d'assurer la paye des agents publics. Les récentes manifestations de maires ont montré qu'ils peuvent tout juste assurer les affaires courantes.

3 – Les acheteurs publics ne sont plus solidaires de l'emploi local. Ils s'abritent derrière les législations européennes sur les appels d'offres. Certes, il y avait autrefois des abus de favoritisme. Mais, au moins, les chantiers publics donnaient du travail aux gens du coin, même s'ils engraissaient au passage les entrepreneurs locaux.

Donner plus de moyens à l'État implique une augmentation des prélèvements sur le travail productif, donc sur les entreprises et les travailleurs du privé. Pour payer plus, il faut produire, soit plus, soit différemment. Il faut s'engager, soit dans la course aux profits, soit dans la course aux changements et aux innovations. Aujourd'hui, 12,6% des salariés sont dans un état de «surengagement», de «pré-burn out». Le stress dans les entreprises en crise ou en mutation sont des ferments de révoltes populaires.

Donner plus de moyens à l'État permettra-t-il de lui conserver son rôle de protection des citoyens et de garants des droits sociaux ? Les droits deviennent des privilèges quand les exclus et les sans-droits deviennent majoritaires. Les exclus sont les chômeurs et ceux qui sont ballottés dans des emplois temporaires. Les sans-droits sont les indépendants.

Voici quelques chiffres. Fin août 2015, le nombre de demandeurs d'emploi de catégories A, B, C s'établit à 5 420 900 en métropole. Si on y ajoute les catégories D et E, on atteint 6 095 800. Les embauches en CDD se généralisent. Le nombre de tâcherons, travailleurs indépendants ou auto-entrepreneurs, explose. Il a augmenté de 26% entre 2006 et 2011. Il continue à augmenter, avec des revenus souvent inférieurs au SMIC et des protections sociales floues. Aux Etats-Unis, si les tendances se maintiennent, le nombre de travailleurs indépendants pourrait dépasser le nombre de travailleurs salariés dans quelques années.

La lutte des classes ? Quelles classes, quand la majorité d'entre nous n'a pas de statut stable ?

Croire que les crises seront résolues par des solutions politiques influe sur la revendication bretonne et sur toutes les revendications autonomistes en Europe. Le mythe de l'État-providence conduit à surestimer les institutions par rapport aux capacités de résilience et d'auto-organisation de la société civile. Cette surestimation occupe le paysage médiatique. D'un côté les partisans des institutions centrales. En France, c'est la nostalgie jacobine et la référence aux valeurs républicaines. De l'autre côté, les partisans des institutions «régionales». C'est la référence à la Bretagne, à l'Ecosse ou à la Catalogne. D'un côté, ceux qui veulent donner plus de moyens à l'État. De l'autre, ceux qui veulent donner plus de moyens aux institutions régionales.

Comme nous l'avons dit, tout cela occupe le paysage médiatique. Mais la réalité profonde, c'est l'augmentation du nombre des sans-droits et l'auto-organisation de la société civile, grâce notamment aux nouvelles technologies. Ceci oblige à relativiser le pouvoir des institutions, l'importance des élections, la sacralité des législations, la durabilité de l'État-providence.

Finalement, le travail productif serait peut-être, comme le disait le vieux barbu, la source de toute richesse. La société évolue selon la façon dont la production des biens et des services s'organise. Il est important d'avoir des élus qui portent la revendication «Vivre, décider et travailler en Bretagne». Mais, pour vivre et décider en Bretagne, il faut d'abord que les Bretons s'organisent pour y travailler.

Jean Pierre LE MAT

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Jean-Pierre Le Mat est chef d'entreprise et auteur. Il a en particulier réédité et complété l'Histoire de Bretagne de Henri Poisson; Patrick Pearse et l'insurrection irlandaise de 1916; les cent vies de l'hermine; Histoire de Bretagne, le point de vue breton; Enquêtes sur les prophéties de Merlin ; Carnet d'un Bonnet rouge ; Ils ont fait la France. Il anime le site contreculture.org.

Vos commentaires :

PIERRE CAMARET
Jeudi 8 octobre 2015

Votre expose est tres clair et tres bien construit .C' est une chose dont je crains , une Bretagne libre de ses decisions ne resoudra pas tous les problemes , parce que premierement nous ne serons pas libre de nos choix . Nos choix doivent etre influences par les opportunites economiques accessibles a la Bretagne .Ce qui expliquera quelques fois ( souvent ) le changement et la readaptation a faire autre chose.Tres peu de gens sont perceptibles a cette idee, comme a l' idee d' aileurs de deplacement .Il y a qq annees j' avais lu , dans un journal Breton , un intellectual Breton ( sic) qui disait que l' Usine devait venir aux travailleurs et non pas le trailleur aller a l' Usine . Donc travailler a domicile . Cela se fait , mais est encore rare .

Ce sont nos mentalities qui sont a changer . Tout dernierement sur ABP, une Societe dans le Tabac en LA a ferme , pour simplement suivre une strategie industrielle . Les employes de cette Societe qui connaissent le Tabac , voulaient remonter pour eux cette entreprise . Bien , mais le Tabac , ce n' est pas l' avenir . Ont ils pense a autre chose ????? Non.

Cette Societe Internationale de Tabac , que je connais un peu, va quitter elle, le Tabac . Pour l' instant , elle reconcentre , mais elle , elle sait qu'a terme , elle va se diversifier sur autre chose .Pour l' instant leur politique est de " milk the cow " traire la vache tant qu' elle a encore un peu de lait

Paul Chérel
Jeudi 8 octobre 2015

Mon éditorial ce mois-ci dans Dihunomp s'intitule « L"Etat c'est qui ? l'Etat c'est quoi ? » Votre chronique s'inscrit dans le même esprit. Il y manque toutefois un point important qui est un peu escamoté dans le paragraphe numéroté 2. Le "ne permet plus" devrait s'écrire "ne sert plus qu'à". L'Etat veut se mêler de tout, il multiplie les services qu'il estime devoir rendre au peuple au moyen d'employés appelés fonctionnaires qui prolifèrent dans des"machins" sans grande utilité et surtout sans contrôle. Ce sont des dépenses DE FONCTIONNEMENT. Il en oublie alors qu'il se doit de développer ses infrastructures afin de participer à la création d'un avenir riche et prospère pour le pays qu'il s'est approprié. et cela s'appelle des dépenses d'INVESTISSEMENT dont un certain nombre ne sont pas à fonds perdus (retours sur investissements). Les journalistes, dans leur immense majorité, ignorent ce distinguo, la fameuse "dette publique" au niveau de toutes les collectivités n'est en fait qu'une très mauvaise gestion des recettes affectées UNIQUEMENT à du fonctionnement. La notion, effrayante pour le petit peuple, d'austérité en devient une mascarade. On doit réduire ce qui, NECESSAIREMENT doit être réduit. Il faut que le peuple assimile cette notion.Paul Chérel

PIERRE CAMARET
Vendredi 9 octobre 2015

Je viens de terminer pour une tres grande Societe Allemande ( avec 5 autres : 3 allemands + 2 Alsaciens/mosellans ) une etude de 186 pages sur les grands projets industriels .Les mentalites differentes , les financements plus complexes , l' arrivee en tres grande force du numerique font que les comportements devront etre modifies .

Une ere nouvelle . Sommes nous prets ???

Paul Chérel
Vendredi 9 octobre 2015

@ Pierre. Non, la France n'est pas prête et ses Français (Bretons compris) non plus. Il n'est que de voir les résistances, parfois violentes à un aéroport (alors que les frais ce construction sont avancés par l'entreprise), à un barrage dans le Tarn (pourtant utiles aux agriculteurs favorables en majorité), à un canal Seine-Nord qui ne se fera pas,etc. La France est un pays croupissant. Paul Chérel

PIERRE CAMARET
Vendredi 9 octobre 2015

Je ne fais aucune reference directe .

De plus en plus decu par les Bretons . Je vois des manifestations soutenir des causes perdues ???? La violence , il n' y a que cela qui passe .... et en fait je pense que cela est voulu par les autorites .... c' est le piege .

La pensee profonde , l' analyse pointue .Cela nous Bretons ... pas connaitre .

krystell churie-goal(le)
Samedi 10 octobre 2015

C'est incroyable ! Ce ne sont absolument pas les propos de JP Le Mat !

Certains en profitent pour faire passer leur vision personnelle , pour en faire une sorte de propagande .

Les grands projets inutiles imposés nécessaires à la préservation de la planète , ou à celle d'une agriculture dépassée et nuisible à la planète et aux consommateurs ? Le profit immédiat n'a jamais sauvé l'emploi , certains croupissent dans leurs vieilles idées dépassées et sans connaissance des données nouvelles tant économiques qu'environnementales . Ce sont encore ceux-là qui hurleront contre les réfugiés climatiques etc ...

Je ne hurlerai décidément pas avec les loups ! Je préfère la blanche hermine !!!

PIERRE CAMARET
Dimanche 11 octobre 2015

En fait tout est un probleme d' education.Solution : Eduquer les gens .

Je l' ai deja dit . Une des raisons pour la quelle , j' ai quitte la Bretagne et la France , pour un pays Anglosaxon est la pauvrete de l' education en France . Surtout dans le domaine economique , et cela ne s' ameliore pas.A notre arrivee dans ce nouveau pays , les enfants 15 et 10 ans , a l' Ecole , apprenaient les bases de l' Economie , de la mutations Sociale , des echeanges nationaux et internationaux , de l' evolution des economies avec les nouveautes technologiques .Il faut atteindre HEC en France , pour apprendre cela .???????

Ce qui explique en partie les conflits sociaux ..... surtout en Bretagne et autres Regions . Ils ont ete formes pour une Economie a l' ombre du clocher ... celle du Papa et du Grand Papa.

Exemple le menuisier de mon village ( suis reste 30 mois ) 2 fois au chomage,pendant mon sejour, que voulait il faire de son fils , qui avait l' age de mes enfants ........ un menuisier, car me disait il mon Pere etait menuisier , mon Grand Pere Menuisier etc.....

Le climat , je suis , allez y hurler , un disciple d' ALLEGRE ( pourtant Socialiste )Le rechauffement naturel climatique est cyclique et nous sommes dans ce cycle . Que l' activite industrielle apporte encore a ce rechauffement , oui , mais ce rechauffement du a l' Industrie est amplifie par les medias. Bien sur qu' il faille le combattre , cela cree des emplois et ,est un argument pour les politiciens.

Un experience vecue. En 1959 j' etais au Groenland pour une expedition . Nous avions pris des photos de la glace recouvrant une falaise . Ces photos ont ete comparees par d' autres photos prises en 1910 dans la meme periode de l'annee . Saisissant de voir le recul de la glace sur 50 ans .Le rechauffement etait deja la .

A tous ces animaux , je prefere l' Ours Blanc .Nous avons combattu et tue un Ours Blanc , qui avait grievement blesse un de nos camarades . C' est une autre histoire , groenlandaise .

Alain MUZELLEC
Vendredi 16 octobre 2015

Enfin une analyse matérialiste dans un siècle où le moralisme le plus bêta est roi!

Il n'y aura pas d'avenir sans favoriser le travail productif au détriment des emplois improductifs.

Keynes, on le sait, montrait que son multiplicateur d'investissement ne pouvait fonctionner que dans un espace défini, où existent des disponibilités inemployées de capital et de travail.L'exemple de la relance de 1981, où les dépenses supplémentaires en France ont amené une croissance des importations et une relance hors des frontières me semble avoir donné une réponse définitive à cette vision de relance générale. Une relance ne peut être que sectorielle et ciblée vers un secteur productif défini pour ne pas se perdre dans le sable mondial.

Il faut savoir que le prolétariat productif existe, mais qu'il est surtout en Chine ou en Thaïlande.

Depuis les années 1980, l'économie française s'est éloignée de la production pour se réfugier dans le commerce à fortes marges de produits importés, bref, il s'agit d'une économie dite "compradore", qui importe régulièrement de la main d'½uvre non qualifiée. Il y a donc une petite bourgeoisie et une clientèle improductive des gouvernants qui tire ses revenus de l'exploitation des travailleurs du tiers monde, et un état redistributeur qui veille à éviter les secousses, au prix d'une charge de 57% sur le produit du travail.

Ce système voue au chômage et au désespoir, en particulier, les descendants des immigrés non qualifiés, confrontés à l'arrivée de nouveaux concurrent.

Il n'y a de solution que dans un travail productif écologiquement compatible, qui peut d'ailleurs être public ou privé.

Le caractère productif et compatible avec l'environnement du travail peut s'analyser par la réponse à une demande,en premier lieu, et ensuite par l'examen des rendements des unités de travail et de capital. En effet, dès lors que nous rentrons dans les rendements décroissants, nous commençons à être en présence de travail non productif.

Les chances de la Bretagne sont de n'être pas aussi éloignée que d'autres régions du travail productif, du fait de son retard traditionnel qui peut se révéler aujourd'hui une chance.

Dès lors que la Bretagne disposera d'une source d'énergie suffisante produite sur place (énergie marine, éolienne, biomasse) elle pourra exister.

Sa base économique, tournée vers le bâtiment, l'agriculture, et l'avenir marin ne se conçoit pas sans la côte atlantique des Pays de la Loire, et donc, avec l'extension que décideront démocratiquement les nantais, qui ne sont pas prêts à abandonner leur statut de capitale de région.

Dès lors qu'elle aura une base économique, la Bretagne pourra envisager d'être une région d'Europe à large autonomie dans l'Europe.

Sinon, ce ne sera qu'une zone de résidences secondaires vide dix mois par ans avec quelques vieillards chantant "Nevenoe" au café.

PIERRE CAMARET
Vendredi 16 octobre 2015

Tres bon expose , mais vous ne mentionnez pas la question de : Marches.Ce qui est important .On produit et on vend quelque chose qui a un marche ?

Si la LA nous a ete enlevee , c' est parcequ' elle apportait de la haute valeur ajoutee a la Bretagne .Chez les jacobins , il y a Paris , point final :Il ne faut pas de contre poids economique.

PARIS c' est la France , m' avait dit un jour un Directeur de la DATAR.

Damien Kern
Vendredi 16 octobre 2015

Alain MUZELLEC

Petite info sur le projet de 1981 et la relance.

Pour la relance, les économistes PS de l'époque ont sciemment mis une variable d'élasticité à 100% (certains ont avoué le trucage plus tard). C'est à dire qu'ils ont mis dans le modèle l'hypothèse que la France fabriquerait 100% des produits que le surplus de revenus des ménages générerait comme demande (ensuite il a fallu corriger avec les dévaluations et avec les taxes sur magnétoscopes ...)

Question de culture. En Finlande un projet trop dépensier est jugé suspicieux et sanctionné électoralement.

Autrement j'aime bien l'article. ABP est devenu plus compétent que leMonde.fr.

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