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Bleu-Blanc-Rouge

Chronique de JPLM (porte parole Jean-Pierre Le Mat) publié le 25/07/18 18:03

Kit du fan tricolorisé
Kit du fan tricolorisé

Jusqu’à peu, le drapeau bleu-blanc-rouge était réservé aux monuments aux morts, aux bâtiments publics et aux manifestations d’extrême droite. Puis, lors des dernières élections, il a envahi tous les meetings électoraux. Les partis français de droite comme de gauche ont communié dans une même ferveur identitaire. Le candidat qui ressemblait le plus à «la liberté guidant le peuple» fut élu.

Récemment, le chauvinisme tricolorisé est passé de la politique au sport. Pendant la Coupe du monde de foot, nos yeux ont été saturés de bleu-blanc-rouge. Nos oreilles ont subi un traitement analogue. Au lieu des sympathiques chants d'encouragement, le cantique du sang impur s'est imposé dans une compétition qui, jusqu'ici, était plutôt considérée comme pacifique.

Mais d’où viennent donc ces trois couleurs ?

Bien des légendes ont couru sur ce symbole de la République française. L'histoire retient que le 17 juillet 1789, trois jours après la prise de la Bastille, Louis XVI est convié à la mairie de Paris. En présence de Lafayette, Bailly, le maire de la ville, lui offrit une cocarde bleu-blanc-rouge en disant : «Votre majesté veut-elle bien accepter le signe distinctif des Français ?». Le roi l'accepta et l'accrocha au revers de son chapeau.

Lafayette revendique l'invention de la cocarde tricolore. Le blanc représente la royauté ; le bleu et le rouge sont les couleurs de Paris.

Dans la Gazette de Leyde, du 24 juillet, il est écrit : «M. Bailly a présenté à Sa Majesté la cocarde royale et bourgeoise, réunissant les couleurs bleu, blanche et rose : le Roi a permis qu'on la mît sur son chapeau et l'a montrée au peuple.»

Royale et bourgeoise...

Le symbole tricolore de la République serait-il une synthèse réussie entre l'arrogance parisienne et la fatuité monarchique ?...

Cela concorde bougrement avec la réalité... Que le symbole ait exprimé la réalité, ou que la réalité ait rejoint le symbole, cela n'a aujourd'hui plus d'importance. La France éternelle, c'est Paris et la monarchie. Progressistes, votre tâche est rude.

Voici quelques compléments...

La cocarde existe avant le 17 juillet 1789. Les journaux de deux députés du Tiers Etat, Adrien Duquesnoy et J.-A. Creuzé-Latouche, attestent son existence dès le mercredi 15. De son côté, le libraire Hardy écrit dans son Journal, sous la date du mardi 14 : «On commençait à changer les cocardes de couleur, en faisant succéder le rose, le bleu et blanc à la couleur verte».

Le vert était la couleur adoptée par les Parisiens le 12 juillet, en signe de soulèvement, à l'instigation de Camille Desmoulins. La cocarde verte fut abandonnée quand on s'aperçut que c'était aussi la couleur de la livrée du comte d'Artois.

Le comité des électeurs avait institué, par un arrêté du 13 juillet, une garde bourgeoise ou milice parisienne, qui se voyait en même temps attribuer une cocarde bicolore (bleu et rouge), aux couleurs de Paris. «Comme il est nécessaire que chaque membre qui compose cette milice parisienne porte une marque distinctive, les couleurs de la ville ont été adoptées par l'Assemblée générale ; en conséquence, chacun portera la cocarde bleu et rouge. Tout homme, qui sera trouvé avec cette cocarde sans avoir été enregistré dans l'un des districts sera remis à la justice du comité permanent.»

Cette origine de la cocarde tricolore le 13 juillet est confirmée par la lettre d'un négociant, Failly, écrite le 23 juillet 1789 : «[le lundi 13] On arrêtait tous ceux qui étaient armés sans être en patrouille, on les désarmait et, s'ils ne nommaient pas leur district, on les conduisait provisoirement en prison. On donna d'abord pour passeport la cocarde verte, mais, le soir, réfléchissant que cette couleur était la livrée du comte d'Artois, on la prit rose, bleu et blanc.»

La Quinzaine mémorable est le journal d'un Parisien du 12 au 30 juillet, parue dès les premiers jours d'août. L'auteur écrit, à la date du 14 juillet, avant 8 heures du matin : «Grands et petits de tout état ont arboré, par ordre de la ville, la cocarde bleu, rouge et blanc».

Cet «ordre de la ville» n'a pas été retrouvé, mais un arrêté de l'Assemblée des représentants de la Commune, en date du 4 octobre 1789, note que «les arrêtés précédemment rendus, qui sont en tant que de besoin confirmés, continueront d'être exécutés» et «déclare que la cocarde aux couleurs rouge, bleu et blanc est la seule que les citoyens doivent porter».

Un décret du 4 juillet 1792 rendit obligatoire le port de la cocarde tricolore pour les Français se rendant à l'étranger. Un décret du 17 septembre de la même année punit de mort quiconque porte une cocarde non réglementaire. Le 3 avril 1793, la Convention rend le port de la cocarde obligatoire pour tous les hommes et le 21 septembre elle étend l'obligation aux femmes. Pendant la Terreur, la Convention impose le drapeau tricolore bleu-blanc-rouge. «A compter du 1er prairial an II (20 mai 1794), le pavillon sera formé des trois couleurs nationales disposées en trois bandes égales posées verticalement».

Couleurs royales avant d'être républicaines

A vrai dire, les ouvrages antérieurs sur le symbolisme des couleurs apportent des informations troublantes...

A propos des funérailles d'Henri IV, Favyn décrit en 1620 «la cornette des couleurs et livrées de Sa majesté très chrétienne, Orengé, Blanc et Bleu».

Dans L'État de la France 1718 par L. Trabouillet, chapelain du Roy (1718), le bleu-blanc-rouge représentent les couleurs du roi : «Le colonel du Régiment de Gardes Françoises, le colonel général des Suisses, mettent six drapeaux des couleurs du Roy blanc, incarnat et bleu, passez en sautoir derrière l'écu de leurs armes.»

Le Traité des marques nationales (1739), de Beneton de Morange , disserte sur les couleurs qui composent la livrée du roi. «J'ai montré que ces trois couleurs ont été successivement celles qui ont désigné les Français : savoir le bleu, sous les deux premières races de nos rois ; le rouge, sous la troisième jusqu'à Charles VI, et le blanc, depuis Charles VII jusqu'à présent ; ainsi pour composer une livrée pour nos rois qui fut capable d'indiquer l'ancienneté de la monarchie, on n'a eu qu'à rassembler les couleurs qui, en différents temps, l'ont désignée.»

Le bleu est la couleur du manteau de Saint Martin, riche et généreux gallo-romain ; elle aurait été adoptée pour cette raison par les rois mérovingiens et carolingiens. Le rouge est la couleur de saint Denis, martyr apôtre des Gaules, premier évêque de Lutèce. L'oriflamme des Capétiens était pour cette raison rouge vif. Le blanc serait le drapeau de Jeanne d'Arc, et la couleur de la vierge Marie. Les Français auraient abandonné le rouge à cette époque pour prendre le blanc. La raison en serait que les Anglais, pour afficher leurs prétentions à la monarchie française, avaient pris le rouge. Henri IV faisait de son panache blanc le signe de ralliement des Français.

La dynastie royale, qui se légitimait par l'ancienneté, pouvait ainsi additionner le bleu, le rouge et le blanc. La cocarde est bien «royale et bourgeoise», monarchique et parisienne, comme le dit le journal de Leyde.

Il n'y a donc aucun mystère que Louis XVI ait accepté volontiers la cocarde tricolore le 17 juillet 1789. Les Républicains les plus farouches s’inclinent devant la bannière de la continuité monarchique. Les décentralisateurs se prosternent devant les couleurs de la ville centrale.

C'est ce que l'on appelle une ironie de l'Histoire.

Voir aussi :
©agence bretagne presse

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