Affaire Youenn Drezen "le cri que l'on étouffe !"

-- Littérature --

Chronique de Yvon Ollivier
Porte-parole: Yvon Ollivier

Publié le 2/12/19 22:00 -- mis à jour le 03/12/19 08:41

Comme beaucoup , j ai hésité à chroniquer le projet du maire de Pont l’Abbé consistant à débaptiser une rue nommée Youenn Drezen pour lui substituer le nom du courageux colonel Beltrame.

49372_1.pngcouverture du livre "lettre à ceux qui ont renoncé à la Bretagne"

Difficile de réagir, car comment prendre la défense d’un homme qui s’est compromis avec l’occupant et a laissé derrière lui quelques écritures antisémites ? Ils ne seront pas nombreux ceux qui prendront sa défense au sein du mouvement culturel breton. Il est plus facile de regarder devant.

Et pourtant, personne ne peut douter qu’il s’agit-là d’un de nos plus grands écrivains de langue bretonne, que ce qui lui est reproché est hélas le lot de tant de grands écrivains français dont le nom parsème nos rues sans que quiconque ne songe à les débaptiser.

Oublierait-on que la quasi-totalité des grands Français a plus ou moins collaboré avec les nazis ? Que l’Etat a suivi en ordre de marche, créé et mis en application une réglementation antisémite, contribuant à expédier dans les camps d’extermination des milliers de personnes ? L’épuration sanglante tenait beaucoup du processus de rédemption collective.

Je ne cherche pas à banaliser l’immonde, mais s’il fallait mettre à l’index tous les auteurs ayant failli à un moment ou à un autre, sur le plan des grands principes, la littérature n’aurait plus le même visage. En cette matière, nous sommes contraints de séparer l’homme de sa production culturelle. Et c’est ce que l’on fait d’ordinaire. Devrait-on renoncer à l’œuvre de Céline qui a bouleversé la littérature ?

Alors pourquoi Youenn Drezen et pas les autres ?

- Parce qu’il est Breton et que son oeuvre rappelle à certaines personnes que leur vision monolithique du monde ne correspond pas à la réalité.

-Parce que la Bretagne recèle un peuple doté d’une littérature enviable et qui n’attend que d’être mise en valeur comme n’importe quelle littérature au monde.

-Parce que certains Bretons se sont si bien construits dans le déni de leur peuple qu’ils ne lui reconnaissent pas le droit de produire une littérature dans sa langue singulière, dans un processus de retournement contre soi propre à tous les colonisés de l’histoire.

Grâce aux efforts de certaines personnes et de la municipalité de Pont l’Abbé, Youenn Drezen est en passe de devenir victime d’un acharnement d’un autre temps.

Il s’agit d’une forme de censure qui n’a d’autre but que de débretonniser, c’est-à-dire de mettre à mort une langue dérogatoire dont les pouvoirs publics, du haut en bas de la pyramide administrative, se contrefoutent totalement de la survie.

Cet épisode nous rappelle que la collaboration reste un argument commode pour débretonniser, alors que nous sommes plutôt coutumiers de l’argumentaire de la pseudo-modernité ou de la réforme technocratique à la sauce Blanquer. Mais qu’importe, tant que l’on débretonnise…

Ils vont faire de Youenn Drezen une victime.

Son œuvre y puisera une force d’universalité qu’il n’a peut-être jamais eue, car il en va ainsi lorsque l’on met un auteur à l’index.

Nos langues de Bretagne menacées de disparition sont plus universelles que la langue française, car il en va toujours ainsi du cri que l’on étouffe.

Yvon Ollivier

Cet article a fait l'objet de 1042 lectures.
mailbox imprimer