Lettre ouverte à Monsieur Pierre Maille sur le breton qui serait hors d'usage
Communiqué de presse de Institut Culturel de Bretagne
Communiqué de presse de Patrick Malrieu

Publié le 5/02/13 12:10 -- mis à jour le 00/00/00 00:00

On pouvait espérer que l'évolution de plus en plus mondialement partagée des connaissances et des idées relatives au nécessaire respect des diversités (tant biologiques que culturelles) nous épargnerait des affirmations aussi sommaires et indignes de la part d'un responsable politique que celles que vous avez émises (Ouest-France du 5 et 6 janvier 2013) sur le breton. Sans prétendre, loin de là, à l'exhaustivité, veuillez donc trouver, ci-dessous, quelques évidences qu'il semble utile d'intégrer à votre réflexion. Aspects humanistes, Droits Humains, Conventions internationales, Démocratie ? Le respect de la diversité culturelle n'est pas un geste concédé par grandeur d'âme, curiosité patrimoniale ou compassion mais un devoir ! Faut-il rappeler que la France a signé la Convention internationale sur la Diversité culturelle, que la Charte des Droits Fondamentaux de l'Union européenne stipule clairement le devoir qui est fait aux Etats de respecter leurs minorités culturelles, mais aussi que la France se fait régulièrement reprocher (par l'ONU, l'Unesco, les instances européennes?) ses manquements et discriminations vis-à-vis des langues et cultures régionales? Faut-il rappeler que le déclin du breton n'est, d'abord et avant tout, que le résultat de 200 ans de politique d'éradication organisée ? Auriez-vous oublié qu'il y a seulement 100 ans, le français n'était pas langue « d'usage » en Basse-Bretagne et n'a été introduit que par la force, la délation et l'action des hussards noirs de la République ? Un combat qui n'est guère glorieux ! Face à ce constat, François Mitterrand a pu assurer en 1981 la nécessité d'un statut pour les langues régionales et d'une réparation nationale qu'on attend toujours 30 ans plus tard en vertu du vieux principe maintes fois vérifié qui consiste, pour la France, à ne pas s'appliquer à elle-même ce qu'elle préconise au monde entier ! Diversité culturelle, Droits Humains, Démocratie, ne sont pas des supermarchés dans les étagères desquelles chacun pourrait, selon sa sensibilité ou ses présupposés politiques ou dogmatiques, retenir ce qui lui convient et déclarer « hors d'usage » ce qui ne lui convient pas ! Et le devoir des politiques n'est-il pas, plutôt que de supputer sur la date d'extinction éventuelle du breton, d'œuvrer pour le respect de ces principes fondamentaux et la mise en application des actions qui en découlent ? Si, au contraire, devait prévaloir le principe d'arrêter de dépenser argent et efforts pour ce qui n'est plus langue « d'usage », alors c'est aussi le français qui a de gros soucis à se faire. Ce dernier n'est déjà plus langue « d'usage » dans de nombreux domaines (la recherche, les relations internationales, le commerce ? ). Considérez également, dans le domaine télévisuel, le pourcentage d'émissions achetées au monde anglo-saxon. C'est ainsi que des voix s'élèvent, jusque parmi les responsables politiques, pour suggérer que la francophonie est une cause perdue. Toute approche utilitariste de la diversité linguistique ne fait que leur ouvrir la voie. Il n'y a qu'une alternative : ou bien on considère que la diversité linguistique est un obstacle à éliminer au profit d'un code universel adapté à la mondialisation marchande (dont on ressent déjà les effets douloureux), ou bien, on a compris qu'un tel code universel engendrerait une pensée unique, sommaire et aliénante qui ne servirait que les intérêts des faiseurs d'argent? Si le mot « démocratie » a encore un sens, les principes ci-dessus se voient renforcés par l'opinion que peut en avoir la population. Or les multiples sondages sur le sujet montrent clairement et avec des pourcentages excluant toute ambiguïté (82%) que la population bretonne veut qu'un avenir soit assuré au breton. Ainsi, même ceux qui ne parlent pas breton considèrent que cette langue fait partie de leur patrimoine et doit être transmise. Aspects culturels et identité Bien qu'il soit évidemment essentiel, passons rapidement sur cette facette de la question : qu'importe que le plus ancien témoignage de texte en breton soit antérieur de plusieurs décennies au plus ancien texte français ; qu'importe que le premier dictionnaire français soit en fait un dictionnaire breton-français-latin ; qu'importe la production littéraire contemporaine, les maisons d'édition, les troupes de théâtre nombreuses et productives, les soirées littéraires et clubs de lecture, les salons du livre breton, les concours littéraires ; qu'importe l'omniprésence du breton dans la toponymie ou les noms de personnes ? Selon votre conception, tout cela fait-il partie des rites d'embaumement patrimonial ou des pratiques propres à une langue d'« usage » ? Un paradoxe à une époque où tout un chacun (politiques, monde de l'économie, tourisme, etc?) est prêt à se faire le chantre de l'intérêt pour une région d'avoir une identité forte. Or l'identité n'est pas une qualité immuable pour l'éternité mais un bien qu'on transmet d'une génération à l'autre mais aussi qu'on renouvelle, qu'on entretient, qu'on enrichit, et qui fait appel à toute la diversité du panel des activités particulières propres à une population. L'identité a en commun avec l'écologie son caractère systémique. Un ensemble cohérent (mais toujours fragile) et dont la moindre agression faite à l'une de ses composantes porte atteinte à l'ensemble du système. Admettre aujourd'hui qu'on peut se passer de « l'usage » du breton, c'est préparer d'autres reniements pour demain? Et, une fois détruites, l'identité et ses composantes, inutile de croire que les millions seront capables d'en recréer une, factice ! D'une manière générale, il est étonnant de constater les attitudes systématiquement timorées du monde politique face à des demandes populaires, qui s'avèrent ne poser aucun problème une fois mises en place, mais qui ont nécessité de véritables combats pour en obtenir le droit d'usage ! Rappelez-vous l'interdiction des prénoms bretons dans les années 1960 (et les allocations familiales refusées aux dangereux contrevenants), les amendes pour cause d'autocollant « Bzh » sur les plaques d'immatriculation ou les combats pour le bilinguisme dans les panneaux routiers ? Qui y trouve à redire aujourd'hui ? La République a-t-elle tremblé sur ses bases et frôlé la désintégration ? Et la réflexion est encore plus vraie si on fait référence à l'enseignement bilingue en immersion et à la qualité de ses résultats (Diwan classé 2ème lycée de France pour l'excellence de ses résultats en fin de secondaire ! Et pourtant que n'a-t-on entendu comme sottises dogmatiques sur les risques supposés encourus par nos chères têtes blondes ? Et ce malgré la reconnaissance de la part de tous les linguistes des avantages d'un bilinguisme précoce) Aspects sociétaux, citoyenneté La soi-disant bonne excuse pour refuser une action consiste souvent à invoquer le « réalisme économique » ! Mais qui se pose la question des effets économiques positifs générés par une identité épanouie et créatrice ? Foisonnement associatif breton (remarquable par rapport au reste de la France) dont le bénévolat multiplie x fois l'effet des subventions et génère une économie induite réelle ; Impact de ce tissu associatif sur la société elle-même (lien intergénérationnel, capacité d'intégration, formation des jeunes générations à la prise de responsabilité, mobilisation bénévole locale pour des opérations de sauvegarde patrimoniale, animation de la vie populaire locale. Ouverture à l'altérité : pouvoir vivre sa culture, la voir reconnue est une condition sine qua non pour accepter sans peur celle des autres. Un antidote à la xénophobie ! (comment expliquer que la Bretagne soit la région de France à la plus forte présence d'ONG ? Ou un des taux les plus faibles d'extrême-droite ?) Qu'est-ce qui coûte le plus cher ? Permettre à une population à se réaliser pleinement ou payer les conséquences d'un mal être de la jeunesse (violence, délinquance, dégradations, concours de voitures brûlées ?) et se lamenter sur les effets catastrophiques d'un manque d'intégration, d'une absence de lien social? De quel côté est le « réalisme économique » ? Un pays qui ne se respecte pas est sans avenir. Pourquoi un pays qui ne répond aux attentes de ses habitants espérerait-il que ses habitants s'en sentent solidaires? Pourquoi voudraient-ils « vivre et travailler » au pays le jour où ce dernier s'avèrerait incapable de les employer? Les sondages montrent l'optimisme des Bretons face à l'avenir : un peuple qui se sent bien dans sa peau a envie de maîtriser son destin? N?est-ce pas une réelle valeur économique dépassant, et de loin, toutes les subventions (lesquelles ne sont rien d'autre que la redistribution partielle de ce que les Bretons ont versé sous forme d'impôt). Aspects économiques Le temps n'est pas si loin (années de l'après-guerre) où la Bretagne était considérée comme un pays sous-développé, atteint d'une émigration de 20 000 jeunes chaque année, pays de « ploucs » méprisés. Comment ne pas reconnaître que l'inversion de la tendance a été due à l'action conjuguée de personnes et d'organismes qui étaient animés en commun par un fort sentiment d'identité bretonne (Celib, monde associatif culturel breton, mouvement coopératif agricole, bancaire ?) refusant la fatalité du « réalisme économique » qui, alors, préconisait d'aller chercher le travail là où il se trouvait : dans l'Est de la France ! Pour rester au plus proche du domaine qui nous concerne (culture et langue bretonne et identité), que voit-on ? Des entreprises, dont le réalisme économique vaut sûrement celui du monde politique, qui sont heureuses de surfer sur ces notions d'identité et de langue pour promouvoir leurs produits, se servir de l'identité comme une marque générique au-dessus des marques de produits, des grandes surfaces utilisant le bilinguisme pour faire jouer la connivence, la proximité ? Et le tourisme, notre deuxième secteur d?activité, et dans le peloton de tête des destinations touristiques en France (la France elle-même étant 1ère mondiale) ? Doit-on cet engouement à l'omniprésence sans faille d?un ensoleillement idéal ou à l'effet conjugué de la qualité des sites et de l'offre culturelle et patrimoniale ? Fêtes, festivals, musique, danse, fêtes locales? Qu'en serait-il sans les milliers de danseurs et musiciens bénévoles dont la seule motivation est le plaisir d'exprimer leur identité ? Bien sûr, la langue n'y a pas une part dominante (mais il n'y a pas à s'en satisfaire ou à en tirer des conclusions oiseuses), mais elle fait partie intégrante du sentiment d'identité qui anime tous ces acteurs. Responsabilité et courage politique ? L'heure n'est plus à compter les locuteurs ni à projeter des courbes pour imaginer la date de la mort du dernier bretonnant, mais dans des décisions déterminées, cohérentes et généralisées pour éviter cette issue (la culture forme un tout et son progrès ou son déclin dépend de la prise en compte de l'ensemble de ses composantes et de la mise en oeuvre de l'ensemble des vecteurs de transmission et de formation : école, immersion, initiation, audiovisuel, soutien à l'édition et à sa diffusion?) Et vos propos semblent singulièrement décalés au moment où des parlementaires de votre propre majorité relaient les alertes du mouvement associatif (nous vous recommandons « Langues et cultures régionales » d'Armand Jung et Jean-Jacques Urvoas). 24 parlementaires bretons de la Majorité interviennent auprès du Ministère pour obtenir des chaînes publiques régionales bilingues (Ouest-France, 25-01-2013) à l'instar de ce qui existe en Corse avec FR 3 Via Stella. La signature de la Charte européenne pour la défense des langues régionales ou minoritaires fait partie des promesses de campagne de l'actuel président de la République. C'est bien effectivement le rôle des élus que de faire évoluer les lois afin de les mettre en adéquation avec les besoins de la société ou les enjeux culturels, sociétaux ou patrimoniaux fondamentaux. Et de ce point de vue, autant les soutiens apportés par les Départements et la Région sont essentiels en l'attente de cette évolution, autant il est encore plus nécessaire et déterminant que les élus s'engagent afin que nos langues et cultures régionales trouvent leur place « normale » tant dans l'enseignement que les médias et que réponse soit donnée, sans contrainte, à la demande sociale. Un réalisme économique bien compris ne serait-il pas que des charges qui incombent à l'Education nationale ou à la Communication soient effectivement prises par ces ministères et qu'ainsi les Bretons ne soient pas contraints de payer 2 fois leurs impôts. N'est-il pas incompréhensible que les élus du Pays basque soient capables de signer une convention avec l'Etat assurant la prise en compte des enseignants dès la première année de création d'une école et que les élus bretons n'en soient pas capables ? Ou qu'en Corse, la totalité des élèves reçoit une initiation à la langue corse ? N'est-ce pas le rôle des élus que d'obtenir au minimum pour leur Région ce qui est acquis ailleurs? Le vrai courage politique n'est-il pas d'abord dans la solution de ces discriminations à un niveau institutionnel ! Regrettant et trouvant paradoxal d'avoir à adresser ces lignes au président d'un Département qui effectivement consacre une part réelle de son budget à la langue bretonne,

Veuillez agréer, Monsieur le Président, l'expression de nos salutations distinguées. Patrick Malrieu Président de l'Institut Culturel de Bretagne

Chancelier de l'Ordre de l'Hermine (voir le site)

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