La Bretagne pionnière de l’aventure des phares et balises au XVIIIe siècle

Publié le 20/02/12 17:35, dans Article par Louis Bouveron pour ABP

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Au XVIIIe siècle, le balisage des côtes est balbutiant. De jour, le navigateur s'appuie sur quelques amers, arbres, clochers, moulins ; de nuit, il ne navigue pas ou si peu. Les côtes de l'Europe sont froides, noires, hostiles.


Une situation dont ne pouvait se satisfaire l'industrieuse Bretagne, jalonnée de plusieurs ports de commerce, comme Morlaix, Saint-Malo, Lorient ou Nantes, ports dont l'accès est difficile et jalonné d'écueils. C'est pourquoi, hors les efforts de la Royale pour rendre moins dangereux l'accès de Brest, la Bretagne se lance dans l'aventure des phares au XVIIIe. Le commerce maritime international, la Bretagne le connaît depuis longtemps. Ouessant (Uxisama) est un relais des Phéniciens sur la route de l'étain. Les Romains exportent le garum, condiment à base de poissons laissés se faisander dans des cuves depuis les littoraux et la pierre ou les mines depuis l'intérieur des terres. Au Moyen-Age, la Bretagne compte à sa pointe la tour de l'abbaye Saint-Matthieu de Fines Terre qui porte un fanal depuis 1250 et qui est convertie en phare en 1692. La collégiale Saint-Aubin de Guérande et la tour de Penerf à l'entrée de la Vilaine portent des feux, brasiers continus, depuis la moitié du XVe. Au XVIe, il faut ajouter à la liste le clocher de la chapelle Saint-Pierre de Penmarc'h. Les initiatives pour baliser les côtes bretonnes sont essentiellement privées et impulsées par les commerçants, comme le feu de Fréhel, allumé en 1701 à Saint-Malo.


A Morlaix, un corsaire organise à ses frais le balisage de la baie


A Morlaix, Charles Cornic-Duchêne, ancien corsaire, organise dans les années 1770 le balisage de la baie pour les navigateurs et pêcheurs de Morlaix. Il plante des marques rudimentaires, formées de perches ou d'amas de galets passés à la chaux, sur les écueils dans la baie. Ce balisage donne toutefois entière satisfaction aux usagers et il décide de faire une carte indiquant ses marques mais se heurte au refus des autorités royales, qui se retranchent derrière des raisons stratégiques. Déçu par tant d'ingratitude, il se retire jusqu'à la Révolution, puis rallie les idées nouvelles. En 1793, il peut publier sa carte et continue ses travaux par la construction de la tourelle des Duons en mer (1793) dotée d'un local pour d'éventuels naufragés dans sa partie haute. L'année suivante, il construit encore les amers de l'Ile Louet et de la Lande et une dizaine de balises. En 1794, la baie de Morlaix est la portion de littoral la mieux balisée de France pour les marins, mais de jour seulement car aucune installation de Duchêne ne porte de fanal.


A la pointe de la Bretagne, des moines, des marins et un sardinier s'efforcent d'éclairer les côtes


Les premiers phares côtiers bretons sont les clochers des églises ou des brasiers intermittents entretenus par des ermites pour le salut des naufragés. Par exemple, sur l'ilot du Pilier, au nord de Noirmoutier, fut un temps un petit monastère qui entretenait un fanal de fortune, à la fin du XIIe après 1172. A la pointe de la Bretagne, c'est l'abbaye de la pointe Saint-Matthieu qui fut un phare, depuis 1250 jusqu'en 1691, date à laquelle un feu permanent fut installé sur le clocher de l'abbaye. A la Révolution, l'acheteur des ruines de l'abbaye est instamment prié de laisser la tour en état. Elle servira de phare jusqu'en 1835.


Vauban fait aussi tout ce qu'il peut dans la dernière décennie du XVIIe pour rendre plus simple l'accès du port de BREST après que plusieurs navires de la Royale aient talonné sur diverses roches aux alentours. Il fait construire le phare du Stiff qui est allumé en 1702 (voir le site) et fonctionne l'hiver. Il demande aussi la construction de deux tourelles dans la rivière du Trieux et deux autres dans l'Aber Wrac'h, mais ce projet ne connaîtra pas de suite.


Au XVIIIe, c'est un sardinier d'Audierne, Joseph Cleumeur qui relance le projet d'adapter la pointe bretonne à la navigation nocturne. En 1765, il se rend à Paris et présente son mémoire afin d'éviter les naufrages sur la pointe bretonne au duc de Choiseul, ministre de la Marine, qui répond que la Marine va s'y intéresser, mais ne donne pas suite. L'année suivante, Joseph Cleumeur insiste et réitère sa demande auprès du duc de Praslin, nouvellement nommé à la Marine en insistant sur le danger du non-balisage des côtes pour le négoce. Le ministre se montre plus sensible, mais le projet d'établir cinq feux entre Ouessant et les Glénans, dont un double sur la pointe du raz est abandonné suite à l'état chroniquement catastrophique des finances françaises, en perpétuel déficit (déjà !) malgré des provinces accablées d'impôt (toujours). Un phare est commencé auprès de la chapelle de Penmarch mais abandonné en 1794 au niveau du premier étage. Les clochers du voisinage servent d'amers aux navigateurs, qui se repèrent aussi aux quinze chênes verts de l'enclos des Capucins d'Audierne.


L'estuaire de la Loire, premier estuaire balisé de France


En 1747, Pelletier, ingénieur géographe au service du duc de Penthièvre rédige un mémoire pour rendre le fleuve navigable et balisé. Les Etats de Bretagne, qui pressentent qu'ils vont encore être pressurés, refusent net et dédient 40.000 livres à l'amélioration de la sécurité des navigateurs dans l'estuaire, dont l'accès par la mer est barré par des écueils et qui est lui-même plein de bancs de sables. A l'époque, hormis Nantes et Paimboeuf son avant-port (voir ABP 23106) ne sont pas les seuls ports de l'estuaire puisque les archéo-ports de Rohars (voir le site) , du Migron ou Lavau sont encore en service (voir le site) . Le tout dans un labyrinthe d'étiers, de bancs et de chenaux dans lesquels il est impossible de se retrouver sans pilote chevronné et local.


Armand Louis VIGNEROT, duc d'Aiguillon et gouverneur de Bretagne de 1753 à 1768 entreprend d'améliorer la situation pour les navires toujours plus lourds d'épices, d'indiennes, de canne à sucre de toiles de lin ou de morue qui remontent vers Nantes ou en sortent. Il fait ériger une balise en bois sur la roche des Morées, emportée en 1764, et deux tours, les tours du Commerce et d'Aiguillon, dont l'alignement permet – de jour – d'éviter le banc des Charpentiers.


Ainsi commence le modeste effort qui ne sera plus interrompu. Les marchands de Nantes financent en 1777 une solide tourelle en pierre, construite sur la roche des Morées, au moyen d'un assemblage de pierres de taille maintenues entre elles par des crossettes ou crampons. C'est la première tourelle permanente construite en France et elle est toujours en place, rehaussée en 1893 pour recevoir un feu et alimentée au propane en 1935. En 1780, les marchands récidivent à la Pierre à l'œil.


Au même moment, la Gironde se dote entre 1767 et 1772 de quatre tours au nord et trois au sud, renforcées par cinq autres en bois. Mais ce balisage reste insuffisant, étant donné que les bancs de sable se déplacent sans cesse, et ne peut être comparé avec ce qui existe en Loire. Outre les aménagements d'avant 1780, les marins disposent du fanal sur la collégiale de Guérande, et de plusieurs amers : le clocher Saint-Guénolé de Batz, auxquels contribuent de loin en loin les habitants du Croisic (avec une régularité insatisfaisante pour les habitants de Bourc'h Batz, qui s'en plaignent dans leurs cahiers de doléances), douze peupliers plantés sur les hauteurs de Saint-Nazaire et achetés par la Marine en 1750 pour éviter leur abattage, ou le bois de Kerlédé, sans oublier les forts de Mindin, de Villès Martin ou encore le lazaret de l'île de Saint-Nicolas, en Loire.


L'aventure se poursuit au début du XIXe siècle avec la construction de la tourelle de la Pierre Rouge en 1806, de Sécé (St Nicolas) en 1807, les deux à la demande de la Chambre de Commerce de Nantes dont l'activité est perturbée par le blocus continental et les guerres napoléoniennes qui dressent la France contre toute l'Europe. L'année suivant, l'architecte Mathurin Crucy propose un phare pour le Grand Charpentier selon la forme d'une pyramide à degrés égyptienne. A la suite de l'étude de l'ingénieur Plantier en 1810, deux tourelles sont construites à la Légère en 1811 et une aux Moutons. En 1816, suite au naufrage du Balaou, navire américain de Charleston, une tourelle est bâtie sur le haut-fond du Four et une autre est enfin construite aux Brillantes en 1820. Enfin, en 1825, la première bouée sonore française est immergée sur le banc du Ver. La même année, la France se lance dans la construction de phares pour rattraper son retard sur la Trinity House anglaise (voir le site) (en). La Bretagne est déjà prête…



Source et compléments : PHARES, Histoire du balisage et de l'éclairage des côtes de France par Jean-Christophe FICHOU, Noël LE HENAFF Xavier MEVEL, éd. Le Chasse-Marée / Ar Men (1999).

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Auteur de l'article :

Louis Bouveron

Étudiant en droit-histoire expatrié en Orléans, passionné par l'histoire et le patrimoine de la Bretagne. S'intéresse aussi à l'économie bretonne et à l'actualité de Loire-Atlantique.

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