L'idée bretonne et la question européenne

L'Europe est aujourd'hui au cœur de tous les débats. En point d'orgue, se posent les questions de la constitution européenne et de l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne ; nulle famille de pensée n'est épargnée par une nouvelle ligne de fracture qui transcende les clivages traditionnels. Un simple regard panoramique suffit à donner la mesure du trouble qui saisit la France officielle. Dans tous les partis nationaux les divergences explosent, et lorsque qu'un "grand débat national" - sans droit de vote - est accordé aux députés qui réclamaient bruyamment le droit d'être entendus, l'hémicycle de l'assemblée se trouve alors aux trois-quart vide. Voilà, sans doute, de quoi motiver Uluc Ozülker, ambassadeur de Turquie en France, qui sans provoquer la moindre réaction officielle de Paris, osait déclarer le 13 octobre : "Il y a un délire en ce moment en France". Voilà, surtout, de quoi aggraver la suspicion légitime des Français à l'égard d'une Europe qui ne ressemble plus à rien.

Le mouvement breton lui-même est tiraillé ; au nom d'une Bretagne traditionnellement tournée vers l'Europe, la cause en faveur de la constitution, voire de l'intégration de la Turquie, serait entendue.

Breton de sang et de cœur, européen convaincu parce que nourri aux sources de l'Europe des patries charnelles, j'appelle mes compatriotes à revenir à ce que je tiens pour être le fondement de notre engagement en faveur de la Bretagne. Avec leurs sensibilités diverses, et cela est bon pour espérer la réussite finale de notre entreprise, les militants bretons mènent, avec difficulté mais sans lassitude, le combat contre le mythe destructeur de l'Etat-nation, celui qui justifie "toutes les violations des droits naturels et l'anéantissement de toutes les libertés" des peuples de France. Les Bretons ont lourdement payé le prix de cet Etat anonyme ; leur mémoire n'est pas éteinte, non plus que leur volonté de perpétuer leur caractère de peuple vivant. Mais, parce que dans l'imaginaire du mouvement breton l'Europe signifie l'émancipation de la tutelle parisienne, la tentation est grande de se laisser aller à l'ivresse européenne. Une constitution nous est vendue et, tout discernement mis à part, on se prend chez nous à rêver de lendemains qui chantent.

Dans sa préface à L'Europe aux cent drapeaux de Yann Fouéré, Alexandre Marc écrivait que "l'idée européenne (était) compromise par ses partisans officiels eux-mêmes". "L'Europe", poursuivait-il, "avait besoin de prophètes, de héros, de géants ; on a cru raisonnable de confier son sort à des nains, à des hommes pratiques, à ceux que Péguy qualifiait de malins. Il nous fallait des danseurs - ce disant, je pense davantage à Nietzsche qu'au dieu Siva - ce sont des calculateurs qui l'obtinrent". C'était prémonitoire. Les calculateurs sont à la manœuvre, ils tentent de persuader les peuples d'Europe que la liberté serait au bout du chemin qu'ils tracent depuis Bruxelles.

Tout cela n'est que vent, littérature et escroquerie à l'intelligence. Yann Fouéré l'écrivait, déjà ! en 1968, "le super-Etat européen bâti sur le modèle des Etats-nations souverains de l'Europe ne résoudrait rien. Il ne serait pas un progrès mais une régression". La dite constitution européenne, en réalité un simple traité supplémentaire, porte en elle les germes du super-Etat européen qui ruinerait à jamais les espérances des peuples d'Europe. Il ne s'agit pas, dans ce projet, de substituer aux Etats-nations une fédération des Régions européennes - et moins encore de reconnaître la diversité ethnique de nos peuples. Le plan de l'Europe de Bruxelles est autre, il poursuit l'objectif final de remplacer les Etats-nations souverains par un seul Etat-nation européen.

Construits par concentration et fusion successives d'Etats et de peuples plus petits, les Etats-nations poursuivent aujourd'hui leur évolution naturelle, qui voudrait nous amener au super-Etat dans lequel n'existeraient plus d'Allemands, de Français, d'Espagnols, Italiens (ou autres Turcs...), mais seulement des citoyens européens. Les Bretons, Basques, Alsaciens, Catalans et Corses, entre autres peuples broyés, savent ce qu'il en est de ce modèle d'intégration citoyenne. L'Union européenne se construit sur le modèle français, nous retrouvons les pires illusions de la Révolution qui nous a légué tant le libéralisme individualiste que le socialisme désincarné. En son temps, Salvador de Madariaga avait raison de se "demander avec inquiétude si beaucoup de militants qui croient sincèrement être des fédéralistes ne seraient pas plutôt des centralistes désireux de surcentraliser le pouvoir dans un super-Etat européen".

Ainsi que martelé par Yann Fouéré dès les années 70 (sa prescience éclate ici aux yeux de ceux qui veulent bien l'entendre), "la réalité est que les hommes européens vivent au sein de communautés naturelles, politiques, économiques, sociales et culturelles. (...) Un super-Etat conduirait tout droit à l'unitarisme européen. Celui-ci n'apporte aucune solution : il sera aussi incohérent et tyrannique que les Etats qu'il s'agit de dépasser. Il multipliera les erreurs de ces derniers à une échelle plus large. Il voudra créer une langue européenne unique, puis voudra en imposer à tous l'usage exclusif. Ou bien encore il sera monopolisé par la communauté ethnique et économique la plus forte qui, comme dans les Etats-nations d'aujourd'hui, se mettra à opprimer les autres".

La "constitution" européenne projette de construire l'Europe à partir des seuls Etats centralisés. Cette réalité inscrite dans le marbre du texte qui nous est proposé doit être l'élément prioritaire de décision de nos compatriotes. Il nous serait dit que voter contre la constitution serait suivre les souverainistes ? Peut-être, mais il ne faudrait pas oublier non plus Fabius ou le syndicat FO, entre autres; qui militent tout également contre elle. A tout dire, peu nous importe notre compagnie du jour. Nous ne nous inscrivons pas dans ce débat franco-français. Notre point de vue est breton, d'abord breton. Echaudés, éclairés par l'Histoire de la Bretagne, nous savons que la fuite en avant ne constitue pas une bonne politique. Voter en faveur de cette constitution européenne serait donner carte blanche à nos gouvernants et à la Commission européenne. Ceux-là mêmes qui ont décidé, avant que ne soient consultés les peuples d'Europe, que la Turquie serait admissible à l'intégration européenne ("Voulons-nous que le fleuve de l'Islam rejoigne le lit de la laïcité ?", s'inquiétait Jean-Pierre Raffarin). A l'aune de ce coup de force bruxellois, les Bretons auront tout à perdre à voter pour cette constitution européenne. Elle signifiera non seulement la désintégration de l'idée européenne, mais aussi celle, inéluctable, de l'identité et des libertés des peuples européens.

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